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Retrouver une attention profonde sans quitter les écrans
Tu ne veux ou ne peux pas décrocher des écrans ? Voici ce que Hayles, Wolf et les sas attentionnels proposent pour retrouver une attention profonde.
⏳ Retrouver une attention profonde – Temps de lecture ~14 minutes

Introduction sur notre attention
Je passe une grande partie de mes journées devant un écran. Que ce soit pour le travail, pour m’informer, discuter ou même jouer.
Pourtant, je n’ai jamais ressenti le besoin de m’en désintoxiquer. Pas de semaine de déconnexion ni de challenge sans réseaux. Je n’ai pas de culpabilité si je dois faire un bilan.
Cela m’a fait m’interroger. Je vois des gens autour de moi décrire leur rapport aux écrans comme quelque chose de compulsif, d’impossible à contrôler. Ils essaient le sevrage, tiennent quelques jours, reviennent aux mêmes automatismes et se jugent. Avant de recommencer.
Je ne pense pas posséder de volonté particulière. Je crois que c’est parce que, depuis longtemps, je ne passe presque jamais directement d’un état de concentration à un autre sur les écrans. Je ne me disperse pas. Car entre deux, il y a toujours quelque chose : un café sur la terrasse, une marche, le linge à étendre, bref un sas.
En lisant deux chercheuses, j’ai appris que ce que je faisais intuitivement avait un nom et une explication. J’ai voulu développer ici l’ensemble de ces points.
Cet article est pour ceux qui ne peuvent pas, ou ne veulent pas, couper les écrans. Et qui cherchent quand même à habiter leur attention autrement.
Ce que la détox fait, et ce qu’elle ne fait pas
L’idée du digital detox part d’un constat juste : quelque chose ne va pas dans la façon dont beaucoup d’entre nous vivent avec les écrans. La fatigue, l’incapacité à rester concentré dans une lecture ou même dans une tâche, la dispersion permanente. Ces signaux sont réels et doivent parler à certains.
Une période de déconnexion peut apporter un soulagement temporaire. Elle peut permettre de prendre du recul et d’observer ses automatismes, de voir ce qu’on fait vraiment sans s’en rendre compte. C’est un bon début. Mais les recherches ne permettent pas d’en faire une solution universelle, et nous savons encore peu de choses sur la durée de ses effets. Lorsqu’elle ne s’accompagne d’aucune modification des usages, le retour aux anciens automatismes reste possible.
À elle seule, une détox ne construit donc pas un rapport durablement plus conscient au numérique. Lorsqu’on lit les témoignages, on constate que les semaines qui suivent ressemblent souvent aux semaines qui précèdent. Non par manque de volonté, mais parce que le problème ne tient pas seulement à la quantité de temps passé sur les écrans.
Il tient à quelque chose de plus subtil : ce qu’on y fait, l’état dans lequel on le fait, et surtout notre capacité à basculer délibérément d’un régime d’attention à un autre.
Tu peux passer trois heures sur un écran à écrire ou créer dans un état d’immersion complète. Et vingt minutes à scroller sans rien y trouver. Ce n’est ni le même usage ni le même régime d’attention.
Hayles : deux régimes d’attention
En 2007, la chercheuse américaine en littérature et culture numérique N. Katherine Hayles a formulé une distinction qui éclaire beaucoup de ce qu’on ressent sans savoir le nommer.
Elle décrit deux régimes attentionnels. L’hyperattention d’abord : rapide, mobile, capable de traiter plusieurs flux simultanément, toujours à l’affût d’un nouveau stimulus. C’est le régime que les environnements numériques et notamment les réseaux entraînent et récompensent. Il n’est pas forcément mauvais en soi, car il correspond à des usages réels : veille, navigation, communication rapide.
L’attention profonde ensuite : lente, focalisée, soutenue sur un seul objet complexe. Elle construit de la compréhension dans la durée, elle suit un fil jusqu’à sa conclusion, elle tolère l’inconfort de rester dans quelque chose sans en sortir. C’est ce que la lecture longue, l’écriture exigeante, la réflexion soutenue demandent. Cette attention s’érode quand elle n’est plus pratiquée.
(Hayles, N.K. (2007). Comment nous lisons : Lecture rapprochée, hyperlecture, lecture machinique. Profession, 187-199. MLA.)
La distinction proposée par Hayles n’est pas de décrire que l’un des deux régimes est bon et l’autre mauvais. C’est que nous avons perdu la conscience du passage de l’un à l’autre. On glisse de l’hyperattention à la lecture, on glisse de la lecture aux mails, sans jamais décider vraiment. Lorsque nous passons constamment de l’un à l’autre sans transition, il peut devenir plus difficile de nous installer durablement dans l’attention profonde.
Ce n’est pas que les écrans détruisent l’attention profonde. C’est qu’on ne distingue plus quand on est dans l’un ou dans l’autre.
Wolf : former un cerveau bi-compétent
Là où Hayles décrit, Maryanne Wolf propose.
Neuroscientifique spécialiste du cerveau lecteur, Wolf s’inquiète de ce que l’immersion numérique fait à notre capacité de lecture profonde, et plus largement à des processus cognitifs essentiels : l’inférence, l’analyse critique, l’empathie, la nuance. Elle observe que ces processus demandent du temps, de la lenteur, une immersion que l’hyperattention ne permet plus quand elle est devenue le régime dominant.
Wolf pense d’abord cette bi-compétence à propos de la lecture imprimée et numérique. J’y vois aussi une invitation plus large à apprendre à reconnaître les différents états attentionnels que nos activités sollicitent.
Sa réponse n’est ni le rejet du numérique ni la nostalgie du livre. Elle défend l’idée d’un cerveau lecteur bi-compétent, capable de naviguer consciemment entre les deux environnements sans sacrifier l’un pour l’autre. Pas le choix d’un mode, plus fort que ça : la maîtrise des deux.
(Wolf, M. (2023). Lecteur, reste avec nous ! – Un grand plaidoyer pour la lecture. Abeille et Castor.
Wolf, M. (2015). Proust et le Calamar. Abeille et Castor.)
Ce n’est pas une compétence réservée aux académiciens ou aux grands lecteurs. C’est une capacité que le cerveau peut développer si on lui en crée les bonnes conditions. Et ces conditions ne passent pas par l’arrêt des écrans.
Les sas attentionnels

Hayles nomme les régimes. Wolf pense la bi-compétence. Moi, j’ai les sas.
Ce terme n’est pas scientifique. C’est le nom que je donne à quelque chose que je fais depuis longtemps, sans l’avoir vraiment formalisé, et qui se révèle être, quand on comprend les travaux de Hayles et Wolf, une manière concrète de protéger les transitions entre régimes d’attention.
Un sas attentionnel, c’est un geste physique et délimité, placé volontairement entre deux activités de régimes différents. Un café sur la terrasse avant de passer à la lecture après une session de mails. Une marche courte entre deux périodes de travail intense. Pendre le linge avant de se remettre à écrire.
Ces moments ne sont pas des pauses de récompense. Ils ne sont pas du temps perdu. Ils permettent au cerveau de fermer un état avant d’en ouvrir un autre. Sans ce moment interstitiel, les deux régimes se superposent. On lit en pensant encore aux mails. On répond aux messages en ayant encore dans la tête le problème du travail précédent. Aucun des deux ne fonctionne vraiment.
La recherche sur les micro-pauses confirme quelque chose dans cette direction. Une méta-analyse publiée en 2022 dans PLOS ONE, fondée sur plusieurs dizaines d’études, montre que des pauses courtes intercalées dans des sessions de travail réduisent la fatigue et soutiennent le bien-être, même quand elles n’améliorent pas toujours la performance mesurable. L’effet dépend de ce qu’on fait pendant la pause : les pauses physiques ou en lien avec la nature semblent particulièrement efficaces.
(Albulescu, P. et al. (2022). « Give me a break! » A systematic review and meta-analysis on the efficacy of micro-breaks for increasing well-being and performance. PLOS ONE, 17(8), e0272460.)
Les recherches sur l’attention résiduelle montrent qu’après une interruption, une partie de l’esprit peut rester attachée à ce qu’elle vient de quitter. Un sas ne garantit pas que ce résidu disparaisse, mais il évite au moins de demander une bascule immédiate.
(Leroy, S. (2009). Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue when switching between work tasks.)
Si tu veux aller plus loin, je développe les recherches de Sophie Leroy sur l’attention résiduelle dans l’article Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer.
Le sas n’est pas un outil de productivité. C’est un geste de conscience attentionnelle. Il dit au cerveau : cet état est fermé. Un autre va s’ouvrir. Tu peux laisser partir ce que tu portais.
Ce que le corps sait, et que l’application ne peut pas faire
Il y a une raison pour laquelle les sas les plus efficaces passent par le corps et par le monde physique.

Le psychologue de l’environnement Stephen Kaplan a développé dans les années 1990 la théorie de la restauration attentionnelle. Son idée centrale : l’attention dirigée, celle qu’on mobilise volontairement pour un travail cognitif exigeant, s’épuise. Et les environnements naturels, doux et non contraignants, permettent à cette attention de se restaurer sans effort.
(Kaplan, S. (1995). The Restorative Benefits of Nature : Toward an Integrative Framework. Journal of Environmental Psychology, 15(3), 169-182.)
Un café en regardant le ciel et les oiseaux. Une marche où les yeux errent sans objectif. Ce ne sont pas des gestes d’évitement. Ce sont des conditions susceptibles de favoriser la restauration attentionnelle. Le cerveau ne switche pas instantanément d’un régime à l’autre. Il a besoin d’un espace intermédiaire qui ne lui demande rien de particulier. C’est exactement ce que la nature fournit si bien. Et que l’application de méditation, qui demande elle aussi une forme d’attention, ne peut pas tout à fait remplacer.
Ranger, laver une tasse, arroser les plantes. Ces gestes répétitifs et physiques ne mobilisent pas l’attention profonde, et n’activent pas non plus l’hyperattention. Chez moi, ces gestes occupent les mains sans saturer l’esprit. Ils créent un flottement pendant lequel ce qui précédait peut doucement perdre de sa présence.
Une cartographie simple pour y voir plus clair
Avant de parler de gestes, il peut être utile de regarder ce qu’on fait vraiment devant un écran. Afin de mieux comprendre pour ensuite mieux choisir.
Il y a le numérique-outil : on sait ce qu’on vient chercher, on le fait, on s’arrête.
Il y a le numérique-exploration : on navigue, on compare, on suit plusieurs fils à la fois.
Il y a le numérique-relation : on échange avec quelqu’un.
Et il y a le numérique-refuge : on ouvre sans intention précise, pour ne pas rester dans l’ennui ou le vide ou la fatigue.
Ces quatre usages ne produisent pas la même chose. Ils ne demandent pas le même régime attentionnel. Et ils n’ont pas tous la même relation au temps. Reconnaître dans lequel on entre, juste avant, ne demande que quelques secondes et ça change la texture de l’usage.
Ce n’est pas une classification scientifique. C’est une simple boussole.

Quelques gestes concrets
Nommer le régime avant de commencer
Avant d’ouvrir l’ordinateur ou le téléphone : est-ce de l’hyperattention que cette activité demande, ou de l’attention profonde ? Une petite seconde de conscience pour changer la façon dont on entre dans ce qu’on va faire.
Insérer un sas avant de changer de régime
Entre deux activités de régimes différents, poser quelque chose de physique. Pas forcément long. Cinq minutes debout, un geste de la maison, quelques pas. Ce moment dit au cerveau que l’état précédent est fermé et qu’un autre va s’ouvrir. Sans ce sas, les deux régimes se superposent et on risque d’avoir le résidu de ce qu’on faisait juste avant.
Protéger les espaces d’attention profonde
Lecture longue, écriture, réflexion soutenue. Ces activités ont besoin que l’hyperattention soit mise de côté pendant leur durée. Téléphone à distance, onglets fermés, notifications silencieuses. Pas pour fuir le numérique mais pour le laisser à sa place, et à l’attention profonde la sienne.
Observer sans verdict
La bi-compétence est un apprentissage continu. Il y a des jours où les régimes se brouillent, où on n’a pas pu tenir dans la lecture, où le sas a été oublié. Ce n’est pas un échec. C’est une information. Et l’observer sans se juger est déjà le premier geste de la conscience attentionnelle.
Pour aller plus loin dans la constellation
Si tu veux comprendre le mécanisme qui fragmente l’attention au-delà de la lecture :
→ Transmettre l’attention à ses enfants : ce qu’on donne sans le savoir
On ne transmet pas l’attention à ses enfants en leur imposant des livres. On la transmet en l’incarnant soi-même. Ce que la science dit et des gestes simples qui font vraiment la différence.
→ Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même ?
Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même ? Certains philosophes ont déjà proposé des pistes pour comprendre pourquoi la pensée longue est devenue rare.
→ Apprendre à ne rien faire – Pourquoi et comment ?
Pourquoi et comment apprendre à ne rien faire ? Ce que la neuroscience et la philosophie disent de la capacité à rester, et comment la retrouver doucement.
Et le pilier de cette constellation, ce qui se passe vraiment quand on n’arrive plus à rester dans un livre :
→ Pourquoi je n’arrive plus à lire — ce qui se passe vraiment
Conclusion du refuge
Je ne suis pas un modèle de rapport apaisé aux écrans. Je suis quelqu’un qui fait simplement quelque chose d’intuitif. Et qui a trouvé, en lisant Hayles et Wolf, une explication à ce que ça produisait.
Les sas n’ont pas de nom dans la littérature scientifique. Mais ces gestes peuvent créer une rupture concrète, diminuer les sollicitations et m’aider à entrer plus consciemment dans l’activité suivante.
Peut-être que tu as déjà le tien, sans lui avoir donné de nom.
Le café que tu prends entre deux sessions sur la terrasse. La fenêtre que tu regardes avec la nature au loin. Le tour de pâté de maisons avant de te remettre au bureau.

L’important au fond est de toujours plus tendre vers sa paix. Pour moi, cette dernière découle d’un équilibre. Celui entre le pro et le perso, entre le mouvement et l’immobilité, entre être dedans et être dehors, entre être seul et être accompagné, entre le monde numérique et le monde réel. À chacun de trouver, au fond, celui qui lui correspond et cela passe aussi par notre relation aux écrans.
Prends soin de toi et de ton attention.
Voyageur ✨
FAQ – Retrouver une attention profonde
Quelle est la différence entre hyperattention et attention profonde ?
C’est une distinction formulée par la chercheuse N. Katherine Hayles en 2007. L’hyperattention est rapide, mobile, capable de traiter plusieurs flux simultanément. Elle est adaptée aux environnements numériques et à la navigation rapide. L’attention profonde est lente, focalisée, soutenue sur un seul objet complexe. Elle est nécessaire à la lecture longue, à l’écriture et à la réflexion. Aucune n’est supérieure. Ce qui pose problème, c’est de ne plus pouvoir choisir consciemment dans quel régime on entre.
Qu’est-ce qu’un cerveau lecteur bi-compétent selon Maryanne Wolf ?
C’est la réponse que Wolf propose face à l’érosion de la lecture profonde à l’ère numérique. Plutôt que rejeter le numérique ou abandonner la lecture, Wolf défend l’idée d’un cerveau capable de tirer parti des deux environnements, d’utiliser les possibilités de l’écran sans perdre les processus de compréhension, d’inférence et d’analyse critique que la lecture profonde développe. C’est une compétence qui s’entraîne, pas un état inné.
Pourquoi la détox numérique ne suffit-elle pas ?
Une période de déconnexion peut apporter un soulagement temporaire et aider à observer ses automatismes. Mais elle ne reconstruit pas la capacité à naviguer consciemment entre les régimes d’attention. Au retour, les mêmes habitudes de glissement entre les modes reprennent. Ce qui change durablement le rapport aux écrans, c’est développer la conscience du régime dans lequel on se trouve, et la capacité à en changer délibérément.
Qu’est-ce qu’un sas attentionnel et comment en créer un ?
Un sas attentionnel est un geste physique placé volontairement entre deux activités de régimes attentionnels différents. Il peut être court : quelques minutes à marcher, une tâche manuelle, regarder par une fenêtre. Son rôle est de permettre au cerveau de fermer un état avant d’en ouvrir un autre, plutôt que de superposer deux régimes qui se brouillent mutuellement. Les recherches sur les micro-pauses, les changements de tâche et la restauration attentionnelle apportent des éléments compatibles avec cette pratique, sans avoir testé directement les sas attentionnels.
Sources de l’article « Retrouver une attention profonde »
Hayles, N.K. (2007). Comment nous lisons : Lecture rapprochée, hyperlecture, lecture machinique. Profession, 187-199. MLA.
Wolf, M. (2023). Lecteur, reste avec nous ! – Un grand plaidoyer pour la lecture. Abeille et Castor.
Wolf, M. (2015). Proust et le Calamar. Abeille et Castor.
Kaplan, S. (1995). The Restorative Benefits of Nature : Toward an Integrative Framework. Journal of Environmental Psychology, 15(3), 169-182.
Albulescu, P. et al. (2022). « Give me a break! » A systematic review and meta-analysis on the efficacy of micro-breaks for increasing well-being and performance. PLOS ONE, 17(8), e0272460.
Leroy, S. (2009). Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue when switching between work tasks.
