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Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer
Comprendre pourquoi on n'arrive plus à se concentrer. Ce que la science dit et comment faire pour être pleinement dans ce qu'on fait ou avec qui on est.
⏳ Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer – Temps de lecture ~10 minutes

Introduction – Une vie bien remplie
Un jour ordinaire, un article ou un cours se termine. Je ferme l’onglet, j’ouvre ma boîte mail.
Je rédige une réponse tandis que mon esprit glisse déjà vers la tâche suivante.
Puis mon téléphone vibre, j’entrevois les mots. Il y a une partie de moi dans ce message, une dans le mail non terminé, une dans le travail d’avant et une autre dans tout ce qui tourne en arrière-plan.
Je me demande si j’ai un problème d’inattention ou un manque d’intérêt pour ce que je fais. Je sais que la réponse est plus subtile.
Je ne suis jamais entièrement là où je suis. Et je réalise que ça m’impacte au quotidien.
Je travaille à mon compte. J’ai la chance de choisir mes horaires, mais la charge de travail qui va avec est bien réelle. J’ai construit une jolie vie sociale qui me plait et je m’y investis. Je suis également papa solo. Tout cela fait que je suis en recherche d’un équilibre constant et mon esprit tourne en permanence.
J’arrive parfois à la fin de la journée et j’ai l’impression d’avoir commencé plein de choses mais d’en avoir terminé peu.
J’ai longtemps cru que j’avais un problème de discipline ou un manque de volonté. Mais c’est différent en fait. C’est un mécanisme précis, documenté, nommé par la recherche. Il a un nom : l’attention résiduelle.
Comprendre ce mécanisme ne le fait pas disparaître. Mais ça change déjà quelque chose : cesser de se juger pour ce qui n’est pas une faiblesse de caractère, mais une limite structurelle de la façon dont notre cerveau gère les transitions.
Ce que la recherche a mis au jour : l’attention résiduelle
En 2009, la chercheuse Sophie Leroy, alors à l’Université du Minnesota, a publié une étude au titre éloquent : « Pourquoi est-il si difficile de faire mon travail ? » Son constat était simple et dérangeant : quand on passe d’une tâche A à une tâche B, l’attention ne suit pas immédiatement. Une partie reste accrochée à la tâche A, surtout si elle n’était pas terminée. Elle a appelé ça l’attention résiduelle.
Ce résidu n’est pas anecdotique. Il dégrade concrètement la qualité du travail sur la tâche suivante. Plus la tâche interrompue était inachevée ou laissée en suspens, plus le résidu est épais. Et plus le résidu est épais, moins la tâche B reçoit une attention entière. Pour faire simple, on ne s’en sort pas.
(Leroy, S., 2009, Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue when switching between work tasks, Organizational Behavior and Human Decision Processes, 109(2), 168-181)
Le cerveau semble accorder une attention particulière aux tâches inachevées. Il a du mal à lâcher, même quand il faut passer à autre chose. Plutôt que de les mettre de côté, il continue d’y penser en arrière-plan, mobilisant des ressources cognitives qu’on croyait disponibles pour la tâche suivante. C’est comme laisser des applications ouvertes sur un ordinateur qui commence à ramer. La puissance est toujours là, mais elle est divisée.
Et ce n’est pas un problème marginal. Le Microsoft Work Trend Index 2025, fondé sur les données de millions d’utilisateurs, établit que les employés sont interrompus en moyenne toutes les deux minutes pendant les heures de travail, soit jusqu’à 275 interruptions par jour. À ce rythme, l’attention résiduelle ne se dissipe jamais vraiment. Elle s’accumule, silencieusement, jusqu’à ce qu’on se retrouve en fin de journée à n’être véritablement nulle part.
(Microsoft WorkLab, 2025. Breaking down the infinite workday. Work Trend Index Special Report)
Le problème n’est pas individuel. Il est structurel. Ce n’est pas qu’on manque de discipline. C’est que l’environnement dans lequel on évolue rend la concentration soutenue physiologiquement difficile, presque par conception.
Quand ça déborde sur les gens qu’on aime

Ce que j’ai observé, c’est que ce mécanisme ne reste pas confiné au travail.
Il nous suit partout : dans les conversations avec nos amis et dans les moments en famille.
Personnellement, lorsqu’il m’arrive des éléments un peu négatifs ou simplement lorsque je suis trop dans mon travail, j’ai tendance à être absorbé, parfois même envahit, et à ne plus profiter pleinement des instants avec mes enfants. Je suis là en apparence. Mais une partie de ma tête est restée ailleurs et je fuis dans le téléphone. Je m’en veux souvent après et je cherche comment ne plus le reproduire plus tard.
La recherche a un nom pour ça aussi : le phubbing. La contraction de phone et de snubbing, snober. Cela consiste à consulter son téléphone en présence de quelqu’un, au détriment de l’échange en cours. Mais le phénomène va au-delà du téléphone. Toute attention résiduelle qu’on transporte dans un moment de lien produit le même effet : être présent physiquement mais absent intérieurement.
Une étude publiée en 2025 dans Frontiers in Psychology, fondée sur une méta-analyse de plusieurs travaux, établit un lien clair entre la fréquence du phubbing et une baisse mesurable de la satisfaction relationnelle.
(Ni, N., Ahrari, S., Zaremohzzabieh, Z., Zarean, M. & Roslan, S., 2025. A meta-analytic study of partner phubbing and its antecedents and consequences. Frontiers in Psychology, 16, 1561159.)
Une autre étude, parue la même année dans le Journal of Personality, a suivi 196 personnes via des journaux quotidiens : les jours marqués par un phubbing fréquent s’accompagnaient d’une humeur dégradée, d’une colère accrue, et d’une satisfaction relationnelle en baisse.
(Carnelley, K.B. et al., 2025. Attachment, Perceived Partner Phubbing, and Retaliation: A Daily Diary Study. Journal of Personality.)
L’Université de Lausanne a aussi nuancé ce tableau en 2025 : le smartphone en lui-même n’est pas l’ennemi, c’est l’absence de présence intérieure qui l’est.
(Frackowiak, M., 2025. L’utilisation du smartphone dans les interactions sociales : une nouvelle perspective du phubbing. Université de Lausanne.)
Ce que ces études montrent, c’est que la ou les personnes en face ressentent ce résidu d’attention même sans geste visible. Elles reçoivent un message qu’on n’a pas formulé : celui de ne pas être suffisamment importante pour mériter une présence entière. Pas besoin de sortir son téléphone. L’absence se sent. Et les enfants sont des champions pour ressentir cela.
Ce n’est ni de la mauvaise volonté, ni un manque d’amour. C’est un cerveau qui n’a pas eu le temps de clôturer ce qu’il portait, et qui continue de le porter pendant qu’on essaie d’être là.
Ce que la forêt sait sur les transitions
Il y a une image qui me revient quand je pense à tout ça.

Les arbres, après un incendie ou une perturbation, ne reprennent pas immédiatement leur croissance. Il y a une période silencieuse d’abord, invisible de l’extérieur, pendant laquelle les racines réorganisent leurs ressources avant de repartir. La forêt ne bascule pas d’un état à un autre. Elle prend le temps d’une transition avant de renaître.
Nous, nous avons supprimé les transitions. Nous basculons sans battement d’une chose à l’autre, en croyant que l’esprit peut suivre au même rythme que le clic d’un onglet. Il ne peut pas. Et le résidu qu’il laisse traîner est la trace de cette transition qu’on n’a pas faite.
La nature n’est pas plus productive que nous. Elle est juste plus honnête avec ses rythmes.
Ce qui m’aide vraiment dans ces moments
Je vais te dire ce qui fonctionne pour moi et ce que la recherche semble confirmer.
Mettre son téléphone dans une autre pièce pendant le travail
C’est le premier ajustement que j’ai fait, et c’est celui qui a eu le plus d’impact. Pas en mode silencieux sur le bureau. Dans une autre pièce. Je vais le vérifier pendant mes pauses, et pas entre les deux. La simple présence visible d’un téléphone, même éteint, mobilise une partie de l’attention disponible. La distance physique n’est pas de la discipline. C’est enlever la tentation avant qu’elle ne se pose.
Tout écrire pour ne plus y penser
J’ai pris l’habitude d’écrire tout ce que j’ai à faire. Pas pour avoir un beau système de productivité. Pour que mon cerveau arrête d’y penser constamment. Quand quelque chose est écrit quelque part où je suis sûr de le retrouver, je n’ai plus besoin de le garder en mémoire active. Le résidu s’allège.
La recherche de Sophie Leroy et Theresa Glomb a testé exactement ça. Avant de quitter une tâche interrompue, noter en une minute où on en est et ce qu’on prévoit de faire ensuite réduit significativement l’attention résiduelle sur la tâche suivante. Ce geste a un nom : le ready to resume plan, le plan de reprise prêt à l’emploi. Ceux qui le font prennent de meilleures décisions sur la tâche suivante, se rappellent de plus d’informations, et sont plus présents. Ce n’est pas une question de volonté. C’est un geste cognitif.
(Leroy, S. & Glomb, T.M., 2018, Tasks Interrupted, Organization Science, 29(3), 380-397.)
Être là sans téléphone pendant ce qui compte
Avec les enfants, le téléphone n’est pas sur la table. Ou même avec quelqu’un d’autre, c’est pareil. Quand l’autre est sur son téléphone pendant une conversation, ça me dérange vraiment. Pas parce que je suis rigide sur les règles, mais parce que je sais ce que ça fait de l’autre côté. On ressent l’absence de présence, même si rien n’est dit.
Être avec les enfants me demande un effort quand je suis chargé mentalement. Je galère souvent. Mais j’ai appris que la qualité de présence qu’on offre dans un moment compte infiniment plus que la durée de ce moment. Vingt minutes vraiment là valent mieux qu’une heure à moitié absent.
Accepter que les transitions prennent quelques minutes
On n’est pas des ordinateurs. On ne bascule pas d’un contexte à un autre en un clic. Se donner quelques minutes de battement entre deux activités, même courtes, comme une marche de trois minutes, ou juste poser les yeux ailleurs que sur un écran, laisse au cerveau le temps de finir ce qu’il était en train de faire. C’est une transition, pas une perte de temps.

Ce que ça dit de notre époque
L’environnement de travail et de vie contemporain repose sur une promesse implicite : on peut tout faire en même temps, on peut être disponible partout, on peut basculer instantanément d’une tâche à une autre sans coût. Cette promesse est fausse, et le corps le sait avant que la tête ne l’accepte.
Ce n’est pas une question de génération ni de progrès. C’est une question de biologie. Le cerveau humain n’a pas été conçu pour le multitâche perpétuel. Il a été conçu pour se concentrer, finir, et passer à autre chose. Dans cet ordre. Et quand on supprime la deuxième étape, les deux autres en pâtissent.
Ce constat n’appelle pas un sevrage numérique radical. Il appelle juste un peu plus d’honnêteté sur ce qu’on demande réellement à notre attention. Et un peu plus de respect pour les transitions, ces petits moments de rien entre deux choses, qui ne sont pas du temps perdu, mais du temps nécessaire.
Pour aller plus loin dans la constellation
Si tu veux comprendre comment ce mécanisme d’attention fragmentée touche spécifiquement ta capacité à lire, c’est le sujet central du pilier de cette constellation :
→ Pourquoi je n’arrive plus à lire — ce qui se passe vraiment
Et si tu cherches à comprendre comment habiter un rapport plus conscient à la technologie dans ton quotidien, sans injonction ni culpabilité :
→ Vivre avec la technologie sans s’y perdre
Conclusion du refuge
Tu n’es pas distrait à cause de ton manque de volonté.
Tu es dispersé parce que le monde que tu habites est conçu pour ça.
La différence entre ces deux phrases n’est pas anodine. L’une appelle à se juger. L’autre appelle à comprendre.
Et comprendre, c’est toujours le premier geste.

Nos vies sont bien remplies et heureusement, c’est ce qui nous fait tenir et avancer.
Il y a un temps pour tout, pour le travail, pour nos proches et pour soi. Bien délimiter cela ne signifie pas prendre du retard, ça signifie être entier. J’ai mis du temps à le comprendre et encore aujourd’hui je l’apprends. Mais lorsque je regarde en arrière, je ne regrette jamais d’avoir éteint mon ordinateur pour une balade avec mes enfants.
Prends soin de toi et de ce que tu fais au quotidien.
Voyageur ✨
FAQ – Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer
Qu’est-ce que l’attention résiduelle exactement ?
C’est le phénomène, décrit par la chercheuse Sophie Leroy en 2009, par lequel une partie de l’attention reste fixée sur une tâche après qu’on est passé à autre chose, surtout si la première tâche était inachevée. Ce résidu consomme des ressources cognitives qui ne sont alors plus disponibles pour la tâche en cours, ce qui en dégrade la qualité indépendamment de la difficulté de celle-ci.
Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer même sur des choses simples ?
Le plus souvent, ce n’est pas la tâche elle-même qui est en cause, mais l’accumulation de résidus d’attention provenant de ce qu’on a laissé en suspens avant. Plus une journée comporte de bascules entre activités différentes sans vraie clôture, plus ces résidus s’accumulent, et moins l’attention disponible à un instant donné est entière. C’est structurel, pas un défaut personnel.
Le phubbing abîme-t-il vraiment les relations ?
Oui, et de façon mesurée. Plusieurs études parues en 2025 montrent un lien entre la fréquence du phubbing et une baisse de la satisfaction relationnelle, une humeur plus négative, et une colère accrue. Ce qui est frappant, c’est que la personne phubbée perçoit le manque de présence même sans geste explicite : la qualité de l’attention se ressent, au-delà des apparences.
Existe-t-il un geste concret pour réduire l’attention résiduelle ?
Le plus documenté est le ready to resume plan validé par les recherches de Sophie Leroy et Theresa Glomb : avant de quitter une tâche inachevée, noter en une minute où on en est et ce qu’on compte faire ensuite réduit significativement l’attention résiduelle sur ce qui suit. D’autres leviers simples : éloigner physiquement le téléphone pendant les moments qui comptent, réduire le nombre de bascules dans une journée, et se laisser quelques minutes de transition entre deux activités.
Sources de l’article « Pourquoi je n’arrive plus à me concentre »
Leroy, S., 2009. Why is it so hard to do my work? The challenge of attention residue when switching between work tasks, Organizational Behavior and Human Decision Processes, 109(2), 168-181
Leroy, S. & Glomb, T.M., 2018. Tasks Interrupted, Organization Science, 29(3), 380-397.
Microsoft WorkLab, 2025. Breaking down the infinite workday. Work Trend Index Special Report
Frackowiak, M., 2025. L’utilisation du smartphone dans les interactions sociales : une nouvelle perspective du phubbing. Université de Lausanne.
Ni, N., Ahrari, S., Zaremohzzabieh, Z., Zarean, M. & Roslan, S., 2025. A meta-analytic study of partner phubbing and its antecedents and consequences. Frontiers in Psychology, 16, 1561159.
Carnelley, K.B. et al., 2025. Attachment, Perceived Partner Phubbing, and Retaliation: A Daily Diary Study. Journal of Personality.
