Il y a toujours un après. Symbiose existe pour t'aider à l'habiter.
Le refuge entre nature, technologie et humain.
Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même ?
Pourquoi je n'arrive plus à penser par moi-même ? Certains philosophes ont déjà proposé des pistes pour comprendre pourquoi la pensée longue est devenue rare.
⏳ Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même – Temps de lecture ~14 minutes

Introduction sur un empêchement
Parfois, il m’arrive de dire une opinion avant de l’avoir vraiment pensée ou d’en être intimement convaincu.
Quelqu’un pose une question, et la réponse sort, toute faite, comme si elle attendait déjà derrière mes lèvres. Ce n’est souvent qu’après, parfois bien après, que je me demande d’où elle vient vraiment, cette opinion. Si elle est la mienne ou si je l’ai simplement empruntée quelque part, sans m’en rendre compte.
Il m’arrive aussi l’inverse. Un sentiment me traverse, fort, parfois douloureux, et au lieu de le laisser exister, je l’occupe. Je le masque avec une tâche, une conversation, un mouvement. Le sentiment ne disparaît pas. Il s’efface juste de ma conscience, le temps que je m’occupe ailleurs.
Est-ce que ces deux choses sont liées ? Ne pas penser jusqu’au bout une idée, et ne pas ressentir jusqu’au bout une émotion, je me demande si ce sont deux versions du même empêchement. J’explore cela dans cet article.
Ce qu’Arendt a vu
En 1961, une philosophe allemande exilée aux États-Unis assiste, comme envoyée spéciale d’un journal, au procès d’un homme accusé d’avoir organisé la déportation de millions de personnes pendant la Seconde Guerre mondiale. Hannah Arendt s’attend à rencontrer un monstre. Elle trouve un fonctionnaire terne, qui répète des phrases toutes faites, incapable de formuler une pensée qui ne soit pas un cliché administratif.
Ce qu’elle observe la bouleverse plus que l’horreur elle-même. Cet homme n’est pas habité par la haine. Il est habité par l’absence. L’absence de pensée. Selon elle, il ne pense jamais vraiment, par lui-même, jusqu’au bout d’une idée. Il s’en remet à ce qu’on lui dit. Il fait bien son travail. Il appelle ça le devoir. Arendt appellera ça la banalité du mal, et précisera après coup que ce n’est ni une thèse ni une théorie, juste une leçon tirée de ce qu’elle a vu à Jérusalem.
(Arendt, H., 1963, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Gallimard, coll. Folio histoire.)
Ce qu’elle a vu n’est pas réservé à l’Histoire la plus sombre. Ce n’est pas une question de monstruosité. C’est une question de capacité, présente ou absente, à laisser une pensée se dérouler jusqu’à sa propre conclusion, plutôt que de s’arrêter à la première réponse qui passe. Et cette capacité, à plus petite échelle, dans une vie ordinaire, elle vacille tous les jours.
Ce qu’on fuit quand on ne pense pas

Pourquoi est-ce si difficile de laisser une pensée, ou une émotion, aller jusqu’au bout ?
Le philosophe Blaise Pascal avait déjà posé la question, des siècles avant les écrans. Il observait les hommes de son temps s’agiter, chasser, faire la guerre, rechercher les conversations et les jeux, et en tirait une conclusion qui n’a pas vieilli : tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos, dans une chambre. Pas par paresse, plutôt par fuite. Rester seul, sans occupation, confronte à une condition qu’on préfère ne pas regarder de trop près. Le divertissement, au sens où Pascal l’entend, ce n’est pas le loisir. C’est tout ce qui nous détourne de penser à nous-mêmes.(Pascal, B., 1670, Pensées, fragment Lafuma 136, Brunschvicg 139, Le Livre de Poche.)
Je me reconnais beaucoup dans cette description. Je fuis le vide. Je crois que ça a toujours été le cas, ou en tout cas depuis très longtemps. Quand on a vécu certaines choses, j’ai l’impression que le cerveau bloque les pensées avant même qu’elles n’arrivent. Chez moi, cette fuite a pris plusieurs formes. Une dépendance aux autres, pour ne pas être seul, pour me sentir aimé et accepté. Une dépendance aux substances, pour ne pas, ou ne plus, penser. Une dépendance, aussi, à l’occupation et à la création, pour que le cerveau tourne vers l’avant et jamais vers l’arrière.
Sur ce dernier point, je pense que l’art, en général, est la plus belle des fuites. Il permet de sublimer, de donner vie à des ressentis souvent négatifs sans se faire du mal. Mais ça reste une fuite. Alors je me suis posé la question, doucement, sans bien savoir y répondre encore : qu’est-ce qu’on fuit donc tellement, en nous ? Qu’est-ce qui se passerait si on laissait ces émotions revenir, sans les couvrir, sans les occuper ?
J’ai mis du temps à me défaire de ces addictions de fuite. Je le fais encore, par moments. Mais quelque chose a changé : je sais maintenant nommer ce que je fais quand je le fais. Et nommer, c’est déjà commencer à rester.
Le « on » qui pense à notre place
Il y a une autre forme de fuite, plus discrète encore : celle qui consiste à laisser les autres penser à notre place, sans même s’en apercevoir.
Le philosophe allemand Martin Heidegger, qui fut un temps le professeur d’Arendt avant qu’elle ne s’en éloigne, a nommé ce mécanisme le « on », das Man en allemand. C’est cette part de nous qui pense, parle et juge avec les mots et les avis des autres, fondue dans une opinion ambiante qu’on n’a jamais vraiment choisie. On dit qu’on pense ceci, qu’on aime cela, sans jamais se demander d’où vient ce « on ». Ce n’est pas une pensée personnelle. C’est un emprunt qui ne dit pas son nom.
(Heidegger, M., 1927, Être et Temps, trad. Vezin, F., 1986, Gallimard, coll. Bibliothèque de Philosophie.)
Ma vision est qu’on évolue tous dans ce que j’appelle des micro-univers. Chacun le sien. Il en existe autant que d’êtres humains, des milliards. Nos opinions, nos valeurs, viennent de quelque part : de nous, des autres, des médias, de notre histoire, le plus souvent d’un mélange de tout ça à la fois. Et la question que je me pose de plus en plus, c’est : est-ce que cette opinion que je défends avec conviction vient vraiment de moi ? Ou est-ce qu’elle vient simplement du dernier micro-univers que j’ai traversé ?
Ces micro-univers, je trouve que c’est une bonne chose. C’est même obligatoire, naturel, beau d’une certaine manière, que chacun construise le sien. Ce que je ne comprendrai sans doute jamais, c’est pourquoi cette différence, pourtant si naturelle, nous fait parfois nous faire du mal les uns aux autres. Peut-être parce qu’on ne prend jamais le temps de s’arrêter, justement, pour se demander d’où vient ce qu’on défend.
Ce qu’on perd au-delà de l’opinion : le ressenti
Penser jusqu’au bout ne concerne pas seulement les opinions. Ça concerne aussi ce qu’on ressent.
Le philosophe Baruch Spinoza l’avait formulé avec précision : un affect qui est une passion cesse d’être une passion dès qu’on s’en forme une idée claire et distincte. Autrement dit, une émotion qu’on comprend vraiment, qu’on pense jusqu’au bout, change de nature. Elle ne disparaît pas, mais elle cesse de nous gouverner de l’extérieur, comme une force subie. Elle devient quelque chose qu’on habite, plutôt que quelque chose qui nous traverse sans qu’on sache pourquoi.
(Spinoza, B., 1677, Éthique, Livre V, Proposition 3, Flammarion, coll. GF.)
C’est exactement ce que j’ai découvert, à ma façon, avec l’écriture et la création. Tant qu’une émotion reste fuie, occupée, recouverte, elle reste confuse. Elle agit en moi et sur moi sans que je comprenne pourquoi. C’est quand j’accepte de m’arrêter, de la laisser remonter, de la regarder vraiment, qu’elle commence à se déposer. Et que je retrouve enfin un semblant de paix.
C’est pour cela que, dans un autre article de cette constellation, j’évoquais la résonance dont parle le sociologue Hartmut Rosa. Cette capacité d’être vraiment touché par ce qu’on vit. La résonance demande du temps. Et la pensée jusqu’au bout en fait partie.
Ce qu’une graine sait du temps qu’il faut

Il y a quelque chose, dans une graine, qui ressemble à ce processus.
Une graine ne devient pas un arbre en accéléré. Elle a besoin d’un temps sous la terre, invisible, où rien ne semble se passer, avant que la première racine ne perce. Si on la déterre trop tôt pour vérifier où elle en est, on interrompt tout.
Une pensée a besoin du même genre de patience. On ne peut pas la forcer à germer avant l’heure. On peut juste lui laisser le sol, et le temps, pour qu’elle le fasse elle-même.
Rester ouvert sans perdre sa colonne vertébrale
Penser jusqu’au bout, ce n’est pas devenir rigide sur ce qu’on pense. C’est presque l’inverse.
J’essaie, depuis quelque temps, de m’ancrer. D’accepter ma vie, mon passé, mes opinions, mes valeurs. D’accepter aussi que, quoi que je devienne, quoi que je pense, je ne serai jamais aimé de tout le monde. Et je me demande souvent si c’est si important que ça. Au fond, je crois qu’on attire et qu’on garde, dans sa vie, les gens qui nous estiment et nous aiment pour ce qu’on est, en entier. Pas juste pour nos victoires. Aussi pour nos échecs, nos détours, nos opinions qui changent.
Accepter de porter une opinion, c’est accepter de la défendre. Mais c’est aussi accepter de rester à l’écoute, de la nuancer, parfois de la laisser bouger. Rester ouvert, c’est essayer de comprendre pourquoi quelqu’un pense différemment de moi. Pourquoi son histoire, son micro-univers à lui, a fait de lui la personne qu’il est aujourd’hui.
Se questionner sans arrêt, je crois que c’est une preuve d’intelligence. C’est exactement ce que fait la science pour avancer, non ? Elle progresse en acceptant que certaines de ses connaissances, son paradigme, puissent être révisées à la lumière de nouvelles preuves. Pourquoi est-ce qu’on s’autoriserait moins ça, à l’échelle d’une vie ?
J’essaie d’être moins neutre, pour ma part. D’avoir une colonne vertébrale, des opinions que je peux nommer et défendre. Mais j’essaie, en même temps, de rester ouvert. Les deux ne s’opposent pas. Penser jusqu’au bout, c’est peut-être justement ça : avoir le courage de conclure quelque chose, tout en restant prêt à le reconsidérer.
Ce qu’on transmet
Et puis il y a nos enfants.
Eux aussi auront leur micro-univers. Les murs en seront teintés de notre vision du monde, de ce qu’on leur aura transmis, sans toujours le vouloir ni le savoir. Ils l’accepteront, ou ils le rejetteront. Ça leur appartiendra, entièrement.
Mais s’ils savent voir pourquoi ils choisissent leur chemin, qu’ils le suivent ou qu’ils s’en éloignent, alors quelque part, je crois que notre rôle de parent est rempli. Ce qu’on peut leur transmettre de plus précieux, ce n’est peut-être pas une opinion. C’est la capacité de se demander d’où viennent les leurs.
Des gestes pour penser jusqu’au bout
Pas une méthode ni une dissertation, je souhaite rester dans l’esprit de Symbiose. Je te propose donc des postures simples, qui laissent une chance à la pensée et au ressenti d’aller jusqu’au bout, sans les forcer.
Tenir une question plus longtemps avant de chercher la réponse
Résister à l’envie de trancher tout de suite, de googler, de demander un avis extérieur. Laisser la question rester ouverte quelques heures, parfois quelques jours. C’est inconfortable, c’est sûr. C’est aussi comme cela que la pensée a une chance de devenir vraiment la sienne.
Se demander d’où vient une opinion qu’on défend avec conviction
Avant de la répéter, se demander si elle vient de soi, des autres, des médias, de son histoire, ou d’un mélange de tout ça. Pas pour s’en débarrasser. Juste pour la connaître vraiment.
Écrire pour voir ce qu’on pense vraiment
Arendt elle-même décrivait la pensée comme un dialogue intérieur, un deux-en-un, où l’on se parle à soi-même pour clarifier ce qu’on porte confusément. L’écriture rend ce dialogue visible. Quelques lignes suffisent pour voir apparaître une pensée qu’on ne savait pas tenir.(Arendt, H., 1978, La Vie de l’esprit, PUF.)
Laisser un sentiment exister sans l’occuper
La prochaine fois qu’une émotion monte, essayer de ne pas la couvrir immédiatement d’une tâche ou d’une distraction. Juste la laisser être là, quelques minutes, sans la juger ni la fuir. Ce n’est pas confortable. C’est souvent là que commence à se déposer ce qui agitait en silence.
Pour aller plus loin dans la constellation
Hannah Arendt apparaît déjà brièvement dans le pilier de cette constellation, sur la nécessité du retrait du monde pour pouvoir penser. Cet article va plus loin, dans ce qui se passe quand ce retrait n’a pas lieu :
→ Pourquoi je n’arrive plus à lire — ce qui se passe vraiment
Et si tu veux comprendre ce qu’Hartmut Rosa appelle la résonance, et pourquoi le temps long est nécessaire pour vraiment ressentir ce qu’on vit :
→ Apprendre à ne rien faire – Pourquoi et comment ?
Enfin, je te propose cet article pour comprendre pourquoi on n’arrive plus à se concentrer. Ce que la science dit et comment faire pour être pleinement dans ce qu’on fait ou avec qui on est.
→ Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer
Conclusion du refuge

Je ne sais pas si je penserai un jour assez longtemps, assez profondément, sur tout ce qui mériterait de l’être. C’est vertigineux rien que d’y penser, et ça me demande d’accepter ma finitude, dans le temps qui m’est donné pour penser ce à quoi je dois ou je veux penser.
Je ne sais pas non plus si je ressentirai un jour pleinement tout ce que je fuis encore, par habitude, par réflexe. Ça me fait encore peur, mais en regardant en arrière, je constate que chaque jour le chemin se parcourt un peu plus.
Mais je sais que nommer ces fuites, les regarder, c’est déjà commencer à rester un peu plus.
Et que mes enfants, un jour, regarderont les murs de leur propre micro-univers, et choisiront, en connaissance de cause, ce qu’ils en gardent.
Prends soin de toi et de ce que tu penses, jusqu’au bout.
Voyageur ✨
FAQ – Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même ?
Qu’est-ce que la banalité du mal selon Hannah Arendt ?
C’est le concept qu’elle a formulé en observant le procès d’Adolf Eichmann en 1961. Elle y découvre non pas un monstre fanatique, mais un homme banal, incapable de penser par lui-même, qui s’en remet entièrement aux ordres et aux formules toutes faites. La banalité du mal désigne cette capacité effrayante qu’ont des personnes ordinaires à participer à des actes extrêmes, non par haine profonde, mais par absence totale de pensée personnelle.
Pourquoi est-il si difficile d’avoir un avis vraiment personnel sur certains sujets ?
Parce que beaucoup de nos opinions sont en réalité empruntées, sans qu’on s’en rende compte, à ce que Heidegger appelait le « on » : l’opinion ambiante, diffuse, qui circule dans notre entourage, les médias ou les réseaux. Prendre le temps de se demander d’où vient vraiment une conviction, avant de la défendre, est un des moyens les plus simples de vérifier si elle est vraiment la nôtre.
Quel est le lien entre penser une émotion et la ressentir vraiment ?
Selon Spinoza, une émotion qu’on comprend vraiment, dont on se forme une idée claire, cesse de nous gouverner comme une force extérieure subie. Elle ne disparaît pas, mais elle change de nature : on passe de la subir à l’habiter. Fuir une émotion en s’occupant constamment l’empêche d’être véritablement comprise, et donc de se transformer.
Comment retrouver concrètement sa capacité à penser par soi-même ?
En résistant à l’envie de répondre immédiatement à une question complexe, en se demandant d’où viennent les opinions qu’on défend avec le plus de conviction, et en écrivant pour faire apparaître ce qu’on pense vraiment plutôt que ce qu’on répète. Ces gestes simples ne demandent ni méthode ni discipline particulière, juste la volonté de laisser une pensée aller jusqu’à sa propre conclusion.
Sources de l’article « Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même ? »
Arendt, H., 1963, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, Gallimard, coll. Folio histoire.
Arendt, H., 1978, La Vie de l’esprit, PUF.
Pascal, B., 1670, Pensées, fragment Lafuma 136, Brunschvicg 139, Le Livre de Poche.
Heidegger, M., 1927, Être et Temps, trad. Vezin, F., 1986, Gallimard, coll. Bibliothèque de Philosophie .
Spinoza, B., 1677, Éthique, Livre V, Proposition 3, Flammarion, coll. GF.
Rosa, H., 2018, Résonance : une sociologie de la relation au monde. La Découverte.
