Entre nature, humain et technologie
Symbiose, le refuge pour habiter sa paix.
Seconde moitié de la vie : continuer à construire ou commencer à transmettre ?
À mi-vie, faut-il encore construire ou commencer à transmettre ? Jung, générativité et pistes pour vivre la seconde moitié de sa vie en accord avec soi-même.
⏳ Seconde moitié de la vie – Temps de lecture ~13 minutes

Introduction sur une charnière
Je vais bientôt avoir quarante ans. Et j’entends beaucoup de choses sur cet âge : ce serait une charnière, l’entrée dans la fameuse seconde moitié de la vie, l’heure du bilan. Regarder derrière soi, additionner ce qui a été construit, décider de ce qu’on veut faire de la suite. Je comprends l’idée et elle me semble logique car elle peut être rassurante. Elle met une frontière dans un paysage qui n’en a pas forcément.
Je me suis retrouvé dans cette question, mais l’âge n’y est presque pour rien.
Il y a eu la vie d’avant. Les études. Les ambitions professionnelles. Un mariage. La construction d’un foyer. Des enfants. Un chemin assez droit, en accord avec la vision commune de ce qu’est une vie adulte qui réussit.
Puis il y a eu des épreuves, sur lesquelles je ne m’attarderai pas et que je n’ai pas choisies. Les conséquences, elles, m’ont durablement changé : tout ce que je croyais acquis s’est doucement dissous, ou plutôt transformé. J’ai dû revoir l’ensemble de ma vie, jusqu’à ma manière de vivre et de regarder le futur.
Et voilà ce que je constate aujourd’hui, en étant un peu surpris au début : je construis toujours autant. J’apprends, j’investis du temps dans des choses qui me passionnent, je multiplie les projets en sachant que la plupart n’aboutiront pas (ce n’est pas bien grave). Et ça me va, parce que le chemin me plaît plus que la destination. Mon établi n’a jamais été aussi occupé, mon esprit non plus.
Mais quelque chose prend aujourd’hui de la place. Derrière les projets, une question de plus en plus présente : tout cela, à qui ou à quoi peut-il servir ?
Mes enfants, c’est certain. Et pour les textes que j’écris ici, peut-être que quelqu’un lira, demain ou dans trois ans, une phrase déposée là un soir.
Alors la question du sujet arrive toute seule : dois-je encore construire ma vie, ou ai-je déjà commencé, sans le savoir, à vouloir la transmettre ?
Peut-être que le vrai problème, c’est ce petit « ou ».
La crise du milieu de vie n’a pas toujours quarante ans
Avant d’aller plus loin, réglons une histoire qu’on nous raconte depuis des années : la crise du milieu de vie, ce creux dans notre bien-être que chacun devrait traverser en franchissant ce fameux cap.
Une équipe de recherche a récemment secoué cette idée. Michael Gurven et ses collègues ont étudié le bien-être subjectif de plus de neuf mille adultes dans plusieurs sociétés non industrialisées, et publié leurs résultats dans Science Advances en 2024. Les trajectoires diffèrent fortement selon les groupes : certains présentent un creux à certains âges, d’autres aucune courbe nette, et certains des évolutions opposées. Cela ne suffit pas à parler d’une crise universelle du milieu de vie. Et quand on tient compte de ce qui brouille l’image : la santé, la situation familiale, les difficultés matérielles, l’effet de l’âge diminue encore.
Cette étude me plaît pour une raison simple : elle rend le sujet à chacun. Parce qu’une moyenne statistique ne raconte pas le moment où un individu change de regard sur sa propre existence. Chez l’un, c’est à quarante-cinq ans. Chez un autre, après une maladie, une séparation, un deuil, une naissance, une réussite qui laisse étrangement vide. Chez un troisième, aucune rupture nette, et une vie qui glisse doucement. Chez moi, ce ne sont pas les anniversaires qui ont déplacé les lignes. La vie s’en est chargée à sa façon.
J’ai déjà écrit ici ce que le temps qui passe fait à nos priorités, et pourquoi ce qui compte change quand l’horizon se resserre : Pourquoi nos priorités changent avec l’âge. Mais cette question-là reste en deçà de celle qui m’occupe aujourd’hui. Savoir ce qui devient important, c’est un diagnostic. Que fait-on ensuite de ce désir, voilà la vraie affaire.
Pour Jung, la seconde moitié de la vie n’obéit plus aux règles du matin

Carl Gustav Jung a consacré au tournant de la vie un texte que je relis par morceaux, Les Stades de la vie. Ce qui m’y intéresse n’est pas une théorie des âges. C’est une intuition d’artisan : la stratégie qui nous a permis de construire la première partie de notre vie n’est pas forcément celle qui permet d’habiter la suivante.
La première partie, chez lui, je la résumerais par un mot : s’établir. Construire une identité, une place, des relations, une famille peut-être. Poser des fondations, dresser des murs. C’est le matin de la vie, et le matin a ses règles : avancer, produire, se tenir. Puis vient un moment où ces rôles ne suffisent plus forcément à répondre à la question de qui l’on est. Jung appelle individuation ce travail lent de devenir davantage soi-même. Rien à voir avec l’égocentrisme : il s’agit plutôt de cesser de se définir uniquement par ses fonctions, et d’aller voir ce qui reste quand on les dépose une minute.
Jung m’intéresse ici comme une carte, pas comme une horloge.
Je ne vais pas prétendre qu’un mécanisme psychique se déclenche à la fin de ce matin. Ce serait lui faire dire ce qu’il n’a pas dit. Mais il y a mieux, et c’est ce qui m’a intéressé en le relisant : Jung ne tourne pas seulement l’adulte vieillissant vers son intériorité. Dans le même texte, il s’interroge explicitement sur la fonction culturelle de la seconde moitié de la vie. Il se demande si la culture pourrait en constituer une tâche, et rappelle que dans bien des sociétés, les anciens étaient les porteurs des lois, des mystères et de l’héritage du groupe.
Je n’en écrirai pas plus que ce que ça dit : Jung n’a pas écrit qu’à quarante ans il faut transmettre. Sa conception de la seconde moitié de la vie contient simplement, déjà, la question qui m’occupe ici. À quoi sert ce que nous avons compris de nous-mêmes si cela ne circule jamais au-delà de nous ? Si tu veux voir comment j’ai déjà croisé Jung et l’idée de sagesse sur ce site, c’est par ici : Vieillir en sagesse.
Continuer à se construire, mais plus seulement pour soi
La psychologie du développement a un mot pour ce que j’essaie de formuler : la générativité.
Erik Erikson a fait de la générativité l’un des enjeux majeurs de l’âge adulte : prendre part au développement de ce qui vient après soi. Dan McAdams et Ed de St. Aubin ont ensuite précisé cette générativité dans un article devenu classique dans le domaine : un ensemble de préoccupations, d’engagements et d’actions orientés vers les générations suivantes, vers la création, vers quelque chose qui peut durer au-delà de nous. Élever, enseigner, guider, mais aussi créer, réparer, contribuer à quelque chose de plus vaste. Ce que j’aime dans ce concept, c’est sa largeur : il ne se résume à aucune figure imposée.
Mais attention à l’idée inverse, tout aussi répandue : la générativité ne monterait pas toute seule avec l’âge. Une étude longitudinale finlandaise publiée en 2023 a suivi des adultes à 42, puis 50, puis 61 ans. Le résultat va à contre-courant du récit habituel : en moyenne, la générativité diminue sur la période. Ce qui domine, ce sont les différences individuelles ; certains montent, d’autres descendent, d’autres se tiennent. L’âge ne transforme personne systématiquement en passeur.
« Vous avez quarante ans, il est temps de transmettre » n’est donc pas une loi. Je le prends comme une très bonne nouvelle. Parce que ce que cette étude suggère, au fond, c’est qu’il n’y a rien d’obligatoire et rien de mécanique : il y a un désir, qui vient ou ne vient pas, et la question devient ce qu’on en fait. Et ça, c’est infiniment plus vivant qu’une étape à valider.

C’est là que ma propre vie reprend la parole. Je travaille aujourd’hui sur des choses qui me passionnent, où j’ai l’impression d’apporter quelque chose. J’ai toujours des projets en tête, et ça m’anime même si la plupart n’aboutiront pas. Construire continue de me rendre vivant. Mais en regardant de près, je découvre que deux lieux de transmission se sont installés sans que je les aie vraiment planifiés.
Le premier, ce sont mes enfants. Ils sont encore jeunes, et j’ai choisi d’en faire ma priorité. Ce choix découle de mon parcours, mais aussi d’une lucidité simple : le plus gros du temps où je peux être présent, et leur apporter quelque chose, c’est maintenant. Je veux vivre sans regret. Et ce que je veux leur transmettre ne ressemble pas à un plan d’architecte. Ça ressemble plutôt à des petites graines : j’essaie de les planter sans dessiner l’arbre.
Je ne veux pas qu’ils suivent mon chemin. J’espère seulement qu’avec ce que je peux leur apporter, ils partiront de moins loin que moi.
Dans ma jeunesse, le dialogue n’était pas central. J’ai beaucoup tâtonné, et c’est la confrontation au réel qui a construit ma vision. Je sais que ce sera pareil pour eux sans forcément m’en réjouir. Mais si je peux leur transmettre un paradigme solide, dialoguer, réfléchir, apprendre, choisir, réparer, mettre en cohérence les actes et les valeurs, je me dis que ce sera déjà beaucoup. Devenir parent, ça s’apprend : tous les jours, un questionnement après l’autre.
Le second lieu, c’est Symbiose. Un deuxième cercle, plus large et beaucoup plus modeste. J’y écris un peu sur la vie, quelque part la mienne, sans prétendre détenir la vérité : avec mon chemin et la science, j’essaie d’apporter des choses concrètes, vraies, qui font aller de l’avant. Une transmission modeste, mais qui a le mérite d’exister. Et c’est probablement le cercle qui concerne le plus de lecteurs de ces lignes : on n’a pas besoin d’enfants pour mettre quelque chose en circulation.
Une donnée française vient doucement appuyer ce ressenti, sans le prouver. Dans une note publiée en 2025 par le CEPREMAP sur le sentiment de sens, la famille arrive en première position des sources de sens, et l’activité professionnelle est la dimension de vie la plus liée au sens ; le revenu, lui, y pèse bien moins que dans la satisfaction de vie. On y voit aussi le sens baisser avec l’âge, surtout après 65 ans. Je n’en tire pas de conclusion sur la transmission, juste un écho : le sens semble se nourrir de ce qui nous relie, plus que de ce qui nous remplit.
Et j’en viens à l’hypothèse qui me traverse. Je la donne pour ce qu’elle est : une hypothèse personnelle, pas un résultat. La transmission n’est peut-être pas ce qui vient après l’accomplissement. Peut-être peut-elle devenir une nouvelle manière de s’accomplir.
Transmettre sans écrire la vie de l’autre à sa place
Il me faut maintenant dire l’autre versant de tout cela, parce qu’une transmission qui se croirait lumineuse d’office pourrait devenir vite pesante.
Nous pouvons dire « je veux transmettre mes valeurs », et vouloir dire, juste en dessous : je veux qu’il pense comme moi. Je veux qu’il évite mes erreurs. Je veux qu’il réussisse là où j’ai échoué. Je veux que ce que j’ai mis des années à comprendre reste vrai pour lui. La frontière entre transmettre et projeter est fine, et elle ne se franchit pas toujours en se trompant de mots. On croit offrir un cadre, et on tend un scénario. Tu l’as sûrement déjà vu, dans un repas de famille, une entreprise, une transmission patrimoniale : le don qui exige d’être rendu n’est plus tout à fait un don.
Pour mes enfants, je sais ce que je veux. Je veux leur offrir davantage de dialogue que je n’en ai reçu, leur donner un cadre sain. Mais je sais aussi qu’ils devront confronter ce cadre au réel, le cogner, le réparer, et fabriquer leur propre vision. C’est même, au fond, tout ce que j’espère : une vision qui leur appartienne.
Et là, la rencontre avec Jung devient presque évidente. Si l’individuation consiste à devenir davantage soi-même, alors transmettre devrait peut-être commencer par reconnaître à l’autre le droit de devenir quelqu’un que nous n’avions pas prévu. Si tu veux descendre dans ce qui se transmet sans qu’on le décide, cet article explore cette part d’héritage qui nous précède : Les schémas familiaux qu’on répète sans le savoir.
Il me reste une question, que je te laisse telle quelle parce qu’elle travaille encore : si l’autre faisait de ce que je lui donne quelque chose de très différent de ce que j’imagine, est-ce que cela resterait une transmission ?
L’établi et la graine : continuer à construire, apprendre à laisser partir
Alors concrètement, qu’en faire ? Je te propose une pratique très simple. Je l’appelle l’établi et la graine. C’est une proposition Symbiose, pas une méthode validée par la psychologie : juste un geste de discernement, à essayer peut-être une fois si le cœur t’en dit.
Deux colonnes, sur une feuille ou dans ta tête, un soir calme.
Côté établi : ce que je veux encore construire parce que cela me rend vivant. Pas ce qui serait raisonnable, pas ce qui impressionnerait, pas ce que l’âge est censé commander. Ce qui donne encore envie de se lever, d’apprendre, d’essayer, de se battre.
Côté graine : ce que j’aimerais transmettre sans décider de ce que cela deviendra. Une valeur. Une compétence. Une manière de regarder le monde. Une histoire. Un projet. Une présence.
Puis la vraie question, celle que tu connais déjà : si quelqu’un recevait cette graine et la faisait pousser autrement que je ne l’imagine, serais-je encore heureux de l’avoir donnée ? Si oui, on est probablement assez près de la transmission. Si non, il y a peut-être encore un peu de projection à regarder, sans drame. Une graine, ça ne transmet jamais une forme exacte. On peut préparer le sol, choisir le moment, arroser. On ne dessine pas chaque branche.
Et enfin un geste, pas une routine : une chose à construire pour soi cette année, une chose à mettre en circulation. C’est tout. L’établi demande des mains présentes ; la graine demande de laisser partir. Le reste, on le vit.

Conclusion du refuge : être en accord aujourd’hui

Je ne sais pas ce que mes enfants garderont de tout ce que je fais. Je ne sais pas non plus ce qu’il restera un jour de Symbiose. Et au fond, ce n’est peut-être pas à moi de le décider.
Ma situation n’est pas figée. Mes enfants vont grandir, et ma manière d’être père changera avec eux. Symbiose évoluera, mes projets aussi. L’accord d’aujourd’hui ne garantit rien pour celui de demain, je le sais et tant mieux quelque part.
Mais actuellement, quelque chose est juste. J’ai organisé ma vie autour de choses qui ont du sens pour moi. Je construis encore, je transmets déjà, et l’un ne semble pas devoir attendre que l’autre soit terminé. C’est peut-être ça, vivre en accord : pas une victoire définitive, mais un alignement qu’on entretient.
Mon travail reste de construire ce qui me semble juste aujourd’hui, puis d’accepter que ce que je transmets commence une autre histoire chez celui qui le reçoit.
Peut-être que mûrir, ce n’est pas arrêter de construire sa vie. C’est commencer à accepter que nous n’en soyons plus l’unique destinataire.
Prends soin de toi, et de ce que tu sèmes.
Voyageur ✨
Je construis encore.
Je sème déjà.
Et ce que je donne
n’a plus besoin de moi pour grandir.
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FAQ – Seconde moitié de la vie
À quel âge commence la seconde moitié de la vie selon Jung ?
Jung relie le tournant du milieu de vie à la maturité, souvent autour de la quarantaine, mais il ne s’agit pas d’un seuil biologique. Ce qui l’intéresse est un changement de tâche : les stratégies qui ont servi à s’établir dans le monde, une identité, une place, des relations, peuvent devenir insuffisantes pour donner du sens à la suite. La seconde moitié de la vie commence moins à une date qu’à une question.
La crise du milieu de vie est-elle inévitable ?
Non. Une étude publiée en 2024 auprès de plusieurs populations non industrialisées observe des trajectoires de bien-être très différentes selon les groupes : parfois un creux, parfois rien de net, parfois l’inverse. Cela ne veut pas dire que ces crises n’existent pas ; ça veut dire qu’aucune loi ne les impose, et que chacune a son histoire.
Faut-il avoir des enfants pour transmettre ?
Non. La générativité, telle qu’elle est étudiée en psychologie, englobe la parentalité, mais aussi l’enseignement, le mentorat, la création, l’engagement collectif ou le partage de connaissances et d’expérience. Transmettre peut vouloir dire élever un enfant, comme mettre quelque chose en circulation autour de soi.
Comment transmettre ses valeurs à ses enfants sans les imposer ?
Probablement moins en cherchant à reproduire ses propres conclusions qu’en offrant des repères, du dialogue et les moyens d’en construire d’autres. Une valeur réellement transmise n’est pas forcément répétée : elle peut être discutée, transformée, parfois rejetée. Le test est simple : si l’autre en fait autre chose que ce qu’on imaginait, reste-t-elle un don ?
Sources de l’article « Seconde moitié de la vie »
- Jung, C. G. (1969). The Stages of Life. Dans The collected works of C. G. Jung: Vol. 8. The structure and dynamics of the psyche (2e éd., R. F. C. Hull, trad., pp. 387-403, §§ 749-795). Princeton University Press. (Œuvre originale publiée en 1931.)
- Erikson, E. H. (1950). « Enfance et société » (Childhood and Society) (2e éd.). W. W. Norton. (Œuvre originale publiée en 1950.)
- Gurven, M., Buoro, Y., Rodriguez, D. E., Sayre, K., Trumble, B., Pyhälä, A., Kaplan, H., Angelsen, A., Stieglitz, J., & Reyes-García, V. (2024). Subjective well-being across the life course among non-industrialized populations. Science Advances, 10(43), eado0952. Doi : 10.1126/sciadv.ado0952
- McAdams, D. P., & de St. Aubin, E. (1992). A theory of generativity and its assessment through self-report, behavioral acts, and narrative themes in autobiography. Journal of Personality and Social Psychology, 62(6), 1003-1015. Doi : 10.1037/0022-3514.62.6.1003
- Reinilä, E., Saajanaho, M., Fadjukoff, P., et al. (2023). The Development of Generativity in Middle Adulthood and the Beginning of Late Adulthood: A Longitudinal Study from Age 42 to 61. Journal of Adult Development, 30, 291-304. Doi : 10.1007/s10804-022-09436-1
- Perona, M. (2025). Le sentiment de sens. Note OBE n° 2025-17, CEPREMAP, 4 septembre 2025.
