Créer sans but : pourquoi tout n’a pas besoin d’être utile

Créer sans but, sans objectif ni progression : ce que la recherche dit de la créativité et pourquoi tout n’a pas besoin d’être utile.

⏳ Créer sans but – Temps de lecture ~14 minutes

Adulte et enfant fabriquant ensemble un petit radeau en carton sur une table, symbole de créer sans but, pour soi, sans pression ni résultat à atteindre.
Le radeau n’a pas besoin d’être beau, durable ou utile. Il suffit qu’il ait existé pendant qu’on le construisait.

Introduction avec un but

Je voulais écrire un article sur le fait de créer sans but. Et la première chose que j’ai faite a été de chercher à quoi ça servait.

Réduire le stress ? Améliorer le bien-être ? Faire baisser le cortisol ? J’ai listé les bénéfices avant même d’avoir écrit une ligne sur le sujet lui-même. Il m’a fallu un moment pour voir l’ironie : pour défendre l’idée qu’un geste puisse ne rien produire, mon premier réflexe a été de prouver qu’il produisait quelque chose.

Ce réflexe ne s’arrête pas à la créativité. On lit pour apprendre, on marche pour un nombre de pas, on médite pour mieux se concentrer, on transforme une passion en projet, puis un projet en objectif. Même se reposer doit parfois servir à nous rendre plus efficace le lendemain.

Je n’ai rien contre l’ambition. Quand j’écris pour Symbiose, le texte a une destination : il sera publié, lu, peut-être partagé. Cette destination m’anime, elle donne une direction à ce que je fais.

Mais elle m’a aussi fait remarquer une absence. Quand ai-je fait, pour la dernière fois, quelque chose dont personne, pas même moi, n’attendait rien ?

Je n’ai pas trouvé de réponse, ça doit remonter à loin. J’aimerais explorer cette absence dans cet article. Pas pour démontrer que l’inutile est secrètement très utile. Ce serait retomber dans le même piège. Plutôt pour comprendre pourquoi nous avons autant besoin de cette démonstration.


Quand même nos loisirs deviennent des projets

Une activité commence souvent presque sans le vouloir. Une lumière nous arrête et on prend une photo, on gratte quelques accords, on remplit une page. On construit un radeau en carton avec les enfants un dimanche après-midi, sans autre idée que d’occuper l’après-midi.

Puis, parfois, la chose s’organise. On achète du meilleur matériel. On regarde des tutoriels. On compare, on montre, on envisage de publier ou de vendre.

Il n’y a rien de mauvais dans ce mouvement. Une passion peut devenir un métier sans cesser d’être une passion. Une création peut viser un résultat, demander de la discipline, être vendue. L’envie de progresser n’est pas l’ennemie du plaisir. Ce serait même une drôle de façon de défendre la création que de demander à quelqu’un qui peint, écrit ou joue de ne plus jamais chercher à s’améliorer.

Ce qui m’intéresse est différent. Créer sans but ne veut pas dire créer sans intention. Je peux vouloir terminer une poésie, réussir une forme, apprendre un accord difficile, écrire un texte dont je sois fier. Le « sans but » dont je parle ici, c’est autre chose : ne pas avoir besoin que le geste rapporte un bénéfice extérieur pour justifier le temps qu’on lui a donné.

J’appelle ça, faute de mieux, un geste gratuit. Pas gratuit au sens de l’argent bien sûr. Gratuit parce qu’il n’a rien à devenir. Ni publication, ni compétence, ni revenu, ni preuve de talent, ni étape vers une meilleure version de soi. Le radeau en carton peut très bien finir déchiré dans la poubelle le lendemain matin. Ça ne changera rien à ce qui s’est passé pendant qu’on le construisait.

Ce type de geste est peut-être devenu plus rare non pas parce qu’on a arrêté d’aimer créer, mais parce qu’on a appris à demander à presque chaque heure de la journée ce qu’elle rapporte.


Oui, créer peut faire du bien mais ce n’est peut-être pas la question

La recherche donne pourtant de bonnes raisons de s’intéresser aux pratiques créatives, et il serait malhonnête de les ignorer simplement parce qu’elles compliquent la thèse de cet article.

En 2019, le bureau européen de l’Organisation mondiale de la Santé a rassemblé plus de 3 000 études sur les liens entre les arts, la santé et le bien-être. Ce vaste corpus va dans une direction assez claire : les pratiques artistiques peuvent soutenir plusieurs dimensions de la santé, qu’il s’agisse de prévention, de qualité de vie, de santé mentale, de lien social ou d’accompagnement de certaines pathologies.

Mais les auteurs rappellent aussi que les études sont très différentes les unes des autres, tant par les pratiques observées que par leur qualité méthodologique. On ne peut donc pas résumer ce travail par « créer soigne ». Ce qu’il montre de plus solide, c’est plutôt que l’art et les pratiques créatives peuvent réellement participer au bien-être et à certains parcours de santé, sans constituer pour autant un traitement universel en soi.
Fancourt, D. & Finn, S. (2019). What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being? A scoping review. WHO Regional Office for Europe.

Une méta-analyse plus resserrée, publiée par Selcuk Acar et ses collègues en 2021, regroupe 26 études, 32 échantillons et 8 189 personnes. Elle retrouve un lien positif entre créativité et bien-être, mais ce lien reste modeste. Les chercheurs l’expriment avec un coefficient de corrélation, noté r : plus ce chiffre s’éloigne de zéro, plus les deux phénomènes ont tendance à évoluer ensemble. Ici, le lien global est faible (r = .14).

Un détail m’a arrêté : l’association est plus nette (r = .22) lorsque les chercheurs mesurent ce que les gens font réellement (leurs activités créatives) et elle devient très faible (r = .06) lorsqu’ils mesurent seulement leur capacité à produire des idées originales sur commande. Autrement dit, dans ces données, la pratique créative réelle est davantage liée au bien-être que le simple fait d’être performant à un test de créativité.
Acar, S., Tadik, H., Myers, D., van der Sman, C. & Uysal, R. (2021). Creativity and Well-being: A Meta-analysis. The Journal of Creative Behavior, 55(3), 738–751.

Il existe même une petite étude plus physiologique. En 2016, chez 39 adultes, le taux de cortisol salivaire a diminué en moyenne après 45 minutes de création visuelle. Séduisant, mais le protocole n’avait pas de vrai groupe témoin, et un quart des participants a vu son cortisol augmenter plutôt que baisser. Je la garde comme illustration, pas comme preuve.
Kaimal, G., Ray, K. & Muniz, J. (2016). Reduction of Cortisol Levels and Participants’ Responses Following Art Making. Art Therapy, 33(2), 74–80.

Ce que tout ce corpus permet de dire, honnêtement : les pratiques créatives peuvent accompagner différentes formes de bien-être. Ce qu’il ne permet pas de dire : que c’est précisément leur absence d’utilité qui produit cet effet. Personne n’a mesuré ça, et je ne vais pas prétendre le contraire pour rendre cet article plus convaincant.


Ce qui se passe pendant que quelque chose prend forme

Morceau d’argile humide avec empreintes de doigts, feuille froissée et traces de peinture sur une table, symbole de créer sans but et de privilégier le processus créatif.
Rien n’est terminé, rien n’a encore besoin de devenir quelque chose. Une partie de la valeur de la création se joue peut-être simplement pendant que le geste existe.

Reste une question qui me semble plus fine : si la création quotidienne est parfois associée à un état émotionnel plus favorable, que se passe-t-il pendant qu’on crée, plutôt qu’une fois que c’est fini ?

Henry Putney et ses collègues ont suivi 125 étudiants pendant sept jours, plusieurs fois par jour, en leur demandant ce qu’ils étaient en train de faire, s’ils avaient eu une activité créative et comment ils se sentaient à ce moment-là. Les moments créatifs étaient associés à un état émotionnel plus favorable, et cette relation semblait en partie passer par trois expériences très simples : avoir le sentiment de choisir ce qu’on fait, se sentir capable de le faire et se sentir relié aux autres.
Putney, H., Silver, S., Silvia, P.J., Christensen, A.P. & Cotter, K.N. (2024). Why Does Creativity Foster Well-Being? Autonomy, Competence, and Relatedness during Everyday Creative Activities. Journal of Research in Personality, 113, 104552

Autrement dit, ce n’est peut-être pas seulement le fait de « produire quelque chose de créatif » qui compte. Créer peut aussi être un moment où l’on exerce sa liberté, où l’on éprouve une forme de compétence et, parfois, où l’on se relie à quelqu’un. L’étude reste observationnelle et porte sur un petit échantillon d’étudiants, donc elle ne prouve pas que ces trois dimensions causent à elles seules le mieux-être. Mais elle donne une piste intéressante sur ce qui, dans l’expérience créative quotidienne, pourrait compter.

Le résultat n’épuise donc peut-être pas la valeur de l’expérience. Je ne vais pas écrire que le processus compte scientifiquement plus que le résultat, les études citées ne vont pas jusque-là. Mais je peux dire ceci : on a tendance à ne regarder que ce qui reste sur la table. Une partie de ce qui comptait s’est peut-être jouée avant, pendant que la chose n’existait pas encore.


Quand ce qu’on aime doit commencer à réussir

Sculpture artisanale en papier face à un téléphone éteint, symbole de créer sans but et du passage entre création pour soi et création destinée à être montrée.
Créer sans but, ce n’est pas refuser le regard des autres ; c’est garder quelque part un espace où ce regard ne décide pas encore de la valeur du geste.

Cette différence devient plus concrète lorsque quelque chose d’extérieur entre dans le geste : une note, un public, un chiffre, une possibilité de revenu.

La méta-analyse de Deci, Koestner et Ryan, publiée en 1999 et fondée sur 128 études, montre que certaines récompenses attendues, liées au simple fait de s’engager ou de finir, peuvent réduire l’engagement libre dans une activité par la suite. Mais le même travail montre aussi qu’un retour positif peut au contraire renforcer l’intérêt. La morale n’est donc pas « toute récompense tue le plaisir ». Elle est plus fine : la façon dont une activité est encadrée peut changer la relation qu’on a avec elle.
Deci, E.L., Koestner, R. & Ryan, R.M. (1999). A Meta-Analytic Review of Experiments Examining the Effects of Extrinsic Rewards on Intrinsic Motivation. Psychological Bulletin, 125(6), 627–668

En 2012, Kris Byron et Shalini Khazanchi ont regroupé 60 études sur les liens entre récompenses et performance créative. Leur conclusion est plus nuancée que le classique « les récompenses tuent la créativité » : elles peuvent parfois la freiner, parfois ne rien changer, et parfois la soutenir. Tout dépend notamment du type de récompense, de la façon dont elle est présentée et du degré de contrôle qu’elle exerce sur la personne.

Les récompenses explicitement liées à la créativité peuvent même améliorer la performance dans certains contextes, notamment lorsque le contexte laisse davantage de choix et exerce moins de contrôle sur la personne. Autrement dit, ce n’est pas le fait d’avoir un objectif, d’être reconnu ou récompensé qui pose problème en soi ; c’est surtout lorsque la récompense commence à remplacer le choix, l’intérêt ou l’élan propre de l’activité.
Byron, K. & Khazanchi, S. (2012). Rewards and Creative Performance: A Meta-Analytic Test of Theoretically Derived Hypotheses. Psychological Bulletin, 138(4), 809–830.

Créer librement ne signifie pas créer sans objectif, sans ambition ou sans reconnaissance.

Je le lis avec un certain soulagement, parce que je suis mal placé pour prétendre le contraire. J’écris pour Symbiose en sachant que le texte sera lu, parfois partagé, et je travaille sincèrement sa visibilité. Si la seule présence d’un lecteur ou d’un chiffre suffisait à tuer un geste créatif, j’aurais un problème bien plus grand que cet article.

Ce qui se joue est plus discret. Est-ce que je fais encore cette chose parce que j’ai envie de la faire, ou seulement parce qu’elle doit désormais produire un résultat que je peux montrer, mesurer, rentabiliser ? Les réseaux sociaux notamment rendent ce glissement visible parce qu’ils donnent tout de suite des chiffres : vues, abonnés, réactions. Mais ils ne l’ont pas inventé. On peut transformer une activité en performance sans jamais rien publier. Il suffit que le juge soit déjà assis dans notre tête, carnet de notes à la main.

Le geste gratuit ne demande donc pas de renoncer à l’exigence. Il protège un espace où l’exigence porte sur le geste lui-même, pas sur ce qu’il devra ensuite rapporter.


À quoi sert ce qui ne sert à rien ?

La philosophie s’est posée cette question bien avant nos tableaux de bord. Kant décrit le jugement du beau à travers une idée exigeante mais belle, la « finalité sans fin » : une forme peut nous sembler parfaitement ajustée sans avoir à servir un usage précis. Je ne vais pas transformer Kant en manuel de loisir créatif, l’idée suffit comme contrepoint : tout ce qui a de la valeur n’a pas nécessairement besoin d’un usage extérieur pour la recevoir.
Kant, I. (1790/1989). Critique de la faculté de juger. Référence philosophique, non source empirique.

Plus près de nous, Nuccio Ordine a consacré un livre entier à ce paradoxe, L’Utilité de l’inutile. Il y défend des savoirs et des œuvres que nos sociétés jugent inutiles parce qu’ils ne produisent rien d’immédiatement rentable, et s’inquiète de ce qui arrive à une culture quand l’utilité économique devient la seule langue dans laquelle on sait mettre de la valeur.
Ordine, N. (2014). L’Utilité de l’inutile. Les Belles Lettres. Référence philosophique et culturelle, non source empirique.

En écrivant les pages précédentes, j’ai parlé cette langue différemment. J’ai cherché le bien-être, l’autonomie, le cortisol, la motivation. J’ai accumulé de bonnes raisons de penser que créer peut faire du bien. Et c’est un peu dommage, parce qu’à m’arrêter là, j’aurais réussi une opération étrange : sauver l’inutile en prouvant qu’il était, au fond, très utile.

Le radeau en carton n’a rien réparé. Il n’a développé aucune compétence mesurable. Il a fondu dans l’eau au premier essai. Et je ne crois pas qu’il faille lui trouver une deuxième justification pour qu’il ait eu le droit d’exister.

Certaines choses ne valent peut-être pas parce qu’elles améliorent la vie. Elles valent parce qu’elles sont déjà une manière de la vivre.


Le geste gratuit

C’est ici que je reviens au geste gratuit. C’est une proposition simple : garder, de temps en temps, un acte créatif auquel on ne demande rien d’autre que d’avoir eu lieu.

Dix minutes ou une heure. Ambitieux ou minuscule. Quelques lignes qui ne deviendront pas un article. Un dessin qu’on ne montrera à personne.

Créer sans but ne veut toujours pas dire faire n’importe quoi. On peut s’appliquer, recommencer vingt fois, vouloir la bonne courbe ou le bon accord. L’intention reste entière. Ce qui disparaît, pour un moment, c’est l’obligation de transformer le geste en bénéfice qu’on pourrait montrer.

Et quand c’est fini, je trouve presque plus juste de ne pas poser la question habituelle : qu’est-ce que ça m’a apporté ? Elle rouvre tout de suite un tableau de bord. Une question plus simple suffit peut-être : est-ce que j’étais là pendant que je le faisais ?

Il n’y a pas de bonne réponse. On peut s’ennuyer, s’agacer, abandonner en cours de route. Le geste gratuit n’est pas un nouveau devoir de bien-être. C’est même l’inverse : une petite permission de faire quelque chose sans que sa réussite, son effet ou sa durée aient à défendre le temps qu’on lui a donné.

Carte typographique Le geste gratuit avec trois repères pour créer sans but, créer pour soi et pratiquer une activité créative sans pression ni obligation de résultat.
Le geste gratuit n’a pas besoin de rapporter : il peut simplement avoir eu lieu.

Cette idée en rejoint deux autres, déjà posées ailleurs dans Symbiose. Dans l’article sur l’homme augmenté, j’appelais temps rendu le temps qu’un outil nous libère et qu’on choisit de ne pas réinvestir automatiquement dans une nouvelle tâche. Le geste gratuit est peut-être ce qu’on peut faire de ce temps-là : quelque chose qui n’a pas besoin de revenir avec un rendement. Et dans L’écriture comme refuge, l’écriture apparaissait déjà comme un lieu où l’on peut habiter ce qui nous traverse avant même de savoir ce que le texte va devenir.

Temps rendu et geste gratuit ont peut-être la même racine : laisser un petit morceau de la vie échapper au réflexe qui demande, aussitôt, ce qu’on va en faire.


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Pour aller plus loin dans Symbiose

→ L’IA et l’homme augmenté : que ferons-nous de tout ce que nous pourrons faire ?

→ L’écriture comme refuge : écrire pour apaiser, comprendre et transmettre

→ Laisser son enfant s’ennuyer


Conclusion du refuge

Ça m’amuse d’arriver ici après avoir passé plusieurs pages à défendre le droit de ne pas se justifier. Cet article, lui, n’est pas un geste gratuit. Il a un sujet, une structure, des sources, un lecteur quelque part. Il est fait pour être publié. J’espère sincèrement qu’il te sera utile.

Mais j’espère aussi qu’il pourra protéger quelque chose qui, lui, ne le sera pas.

Une page écrite un soir et refermée. Un dessin laissé sur la table. Une chanson jouée trop lentement, sans public. Un objet dont personne ne saura vraiment quoi faire.

Ce temps n’aura pas forcément été perdu. Pas parce qu’il aura forcément réduit ton stress ou amélioré ton bien-être. De tels effets sont parfois observés dans la recherche, mais ils ne sont pas le billet d’entrée qui rend l’expérience légitime.

Il n’aura peut-être rien produit d’autre que les minutes pendant lesquelles il a existé. Et c’est déjà beaucoup.

Petit radeau artisanal en carton flottant dans un ruisseau et commençant à se détremper, symbole de créer sans but et d’un geste créatif qui n’a pas besoin de durer.
Le radeau va disparaître. Il aura flotté quelques minutes, puis le carton cédera. Cela ne retire rien au geste qui l’a fait naître. Tout ce qui compte n’a pas besoin de laisser une trace.

Dans une vie où presque tout finit par devoir mener quelque part, garder quelques gestes qui ne vont nulle part est peut-être une manière de rester libre.

Prends soin de toi et des choses que tu n’as pas besoin de rentabiliser.

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FAQ – Créer sans but

Pourquoi créer fait-il du bien ?

Créer peut faire du bien parce qu’une activité créative mobilise plusieurs choses à la fois : l’attention, le choix, le sentiment de faire quelque chose par soi-même, parfois la satisfaction de progresser ou de voir une idée prendre forme, et parfois aussi le lien avec les autres. La recherche montre une association positive entre pratiques créatives et bien-être, même si cet effet reste variable selon les personnes et les contextes. Créer n’agit donc pas comme un traitement automatique, mais peut offrir un espace où l’on se sent plus engagé, plus libre et davantage présent à ce que l’on fait.

Créer sans but signifie-t-il créer sans objectif ?

Non. Dans cet article, créer sans but signifie créer sans devoir justifier le geste par un bénéfice extérieur. On peut avoir une intention très précise : terminer un dessin, apprendre un passage, obtenir une forme particulière, améliorer sa technique. Le geste gratuit n’est pas l’absence d’exigence ; c’est un espace où le résultat n’a pas besoin de devenir un produit, une preuve de valeur ou une méthode d’amélioration de soi.

Faut-il être doué pour profiter d’une activité créative ?

Non. Il n’est pas nécessaire d’avoir un talent particulier pour qu’une activité créative ait de la valeur. Dessiner, écrire, bricoler, jouer de la musique ou fabriquer quelque chose peut être intéressant même si le résultat est maladroit, imparfait ou destiné à ne jamais être montré. Les recherches sur la créativité quotidienne suggèrent d’ailleurs que le fait de pratiquer réellement une activité créative est davantage lié au bien-être que la seule capacité à réussir un test de créativité.

Montrer, vendre ou chercher à progresser gâche-t-il le plaisir de créer ?

Non, pas mécaniquement. Les travaux sur la motivation sont beaucoup plus nuancés : certaines récompenses attendues et vécues comme contrôlantes peuvent réduire l’engagement intrinsèque ultérieur, alors que le feedback positif peut le soutenir. Une méta-analyse sur récompenses et créativité montre que les effets dépendent surtout du contexte et du choix laissé. Un projet peut donc être ambitieux, public ou rémunéré tout en restant profondément choisi.


Sources de l’article « Créer sans but »

Fancourt, D. & Finn, S. (2019). What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being? A scoping review. Health Evidence Network Synthesis Report, No. 67. Copenhagen: WHO Regional Office for Europe. ISBN 978-92-890-5455-3.

Acar, S., Tadik, H., Myers, D., van der Sman, C. & Uysal, R. (2021). Creativity and Well-being: A Meta-analysis. The Journal of Creative Behavior, 55(3), 738–751. DOI: 10.1002/jocb.485.

Putney, H., Silver, S., Silvia, P. J., Christensen, A. P. & Cotter, K. N. (2024). Why Does Creativity Foster Well-Being? Autonomy, Competence, and Relatedness during Everyday Creative Activities. Journal of Research in Personality, 113, 104552. DOI: 10.1016/j.jrp.2024.104552.

Deci, E. L., Koestner, R. & Ryan, R. M. (1999). A Meta-Analytic Review of Experiments Examining the Effects of Extrinsic Rewards on Intrinsic Motivation. Psychological Bulletin, 125(6), 627–668. DOI: 10.1037/0033-2909.125.6.627.

Byron, K. & Khazanchi, S. (2012). Rewards and Creative Performance: A Meta-Analytic Test of Theoretically Derived Hypotheses. Psychological Bulletin, 138(4), 809–830. DOI: 10.1037/a0027652.

Kaimal, G., Ray, K. & Muniz, J. (2016). Reduction of Cortisol Levels and Participants’ Responses Following Art Making. Art Therapy, 33(2), 74–80. DOI: 10.1080/07421656.2016.1166832.

Kant, I. (1790/1989). Critique de la faculté de juger. Trad. A. J.-L. Delamarre, L. Ferry, J.-R. Ladmiral, M. de Launay, J.-M. Vaysse & H. Wismann. Éditions Flammarion

Ordine, N. (2014). L’Utilité de l’inutile. Manifeste. Trad. Luc Hersant et Patrick Hersant. Paris : Les Belles Lettres.

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