Il y a toujours un après. Symbiose existe pour t'aider à l'habiter.
Le refuge entre nature, technologie et humain.
Les schémas familiaux qu’on répète sans le savoir — mémoire, pas faiblesse
Pourquoi répète-t-on les schémas familiaux sans le vouloir ? Pas par faiblesse — par mémoire. Comprendre ce mécanisme change tout au regard qu'on pose sur soi.
⏳ Les schémas familiaux qu’on répète – Temps de lecture ~9 minutes

Et quelque chose de sa vie est encore là.
Introduction, un miroir du passé
Parfois une situation connue se présente, sans être forcément une grande scène. Et là, il suffit d’une simple phrase.
On l’a tous vécu. Tu l’entends sortir de ta bouche et tu la reconnais aussitôt — le ton, le rythme, peut-être même les mots exacts. Tu te souviens de l’avoir reçue, enfant. Tu es fier de redire cette phrase ou au contraire tu t’étais peut-être même promis de ne jamais la reprononcer. Et pourtant la voilà, dans ta propre voix, dans ta propre cuisine, adressée à ton propre enfant.
Ce moment est étrange. Pas dramatique, bien sûr. Comme une image dans un miroir qu’on n’avait pas demandé.
Et la question qui reste en suspens : pourquoi je fais comme mes parents alors que je ne le voulais peut-être pas ?
Cet article ne propose pas de méthode pour s’en débarrasser. Il propose quelque chose de plus simple et, je crois, de plus utile : un regard différent sur ce qui se passe vraiment.
Parce que la première erreur qu’on fait face aux schémas familiaux qu’on répète, c’est de les lire comme des preuves de faiblesse. Et cette lecture-là est fausse — la biologie, l’écologie et la psychologie le montrent toutes les trois, chacune à leur façon.
On ne répète pas par faiblesse — on répète par mémoire
Quand on reproduit un schéma familial qu’on voulait éviter, la pensée qui suit est souvent celle-ci : j’aurais dû pouvoir faire autrement. Je savais. J’avais décidé. Et pourtant… c’est juste sorti.
Cette pensée implique un échec de volonté. Elle suggère que si on avait été plus fort, plus conscient, plus déterminé, le schéma n’aurait pas resurgi. Et c’est là que quelque chose coince — parce qu’en fait la volonté n’a presque rien à voir avec ça.
Le système nerveux humain apprend par répétition et par exposition. Il encode les comportements observés, les émotions dans l’air, les façons de réagir des figures d’attachement — sans filtre, sans tri, sans demander la permission. Il ne distingue pas entre ce qu’on a consciemment choisi d’apprendre et ce qu’on a absorbé dans l’atmosphère de la maison familiale. Il stocke tout avec la même neutralité.
La répétition n’est pas la preuve qu’on n’a pas avancé. C’est la preuve qu’on a appris — même ce qu’on n’aurait pas voulu apprendre.
Le neuroscientifique Eric Kandel, prix Nobel de médecine, a consacré sa carrière à comprendre comment les souvenirs s’inscrivent dans les synapses. Ce qu’il a montré, entre autres, c’est que la mémoire implicite — celle qui encode les habitudes, les réflexes, les façons automatiques de réagir — fonctionne hors de toute conscience. Elle ne demande pas l’aval du cortex préfrontal. Elle agit, et on s’en rend compte après.
Bessel van der Kolk prolonge cette idée dans le champ du trauma : les expériences émotionnellement chargées, surtout précoces, s’encodent dans le corps et dans les réflexes bien avant de prendre forme dans la mémoire narrative.
(Van der Kolk, B., 2014, Le Corps n’oublie rien).
Ce n’est pas une excuse. C’est une réalité biologique. Et quand on la comprend vraiment, quelque chose se déplace — le regard sur soi devient un peu moins sévère et même un peu plus curieux.
Ce que le vivant nous apprend sur la transmission — la nature répète aussi
L’être humain n’est pas le seul vivant à transmettre des réponses acquises. C’est un mécanisme universel — et quand on le voit dans la nature, la répétition perd tout son caractère parfois honteux.
En 2014, des chercheurs de l’Université Emory ont publié dans Nature Neuroscience une étude devenue référence : des souris exposées à une odeur associée à un choc électrique transmettent à leurs petits — et à leurs petits-enfants — une sensibilité accrue à cette même odeur, sans que ces générations suivantes aient jamais vécu le choc. Leur cerveau s’était modifié en anticipation d’un danger que leurs ancêtres avaient connu.
Ce n’est pas de la faiblesse. C’est de la prudence biologique transmise. De la mémoire de survie encodée pour protéger ceux qui viennent après.
(Dias, B.G. & Bhattacharya, S.K., 2014, Parental olfactory experience influences behavior and neural structure in subsequent generations)
Les forêts font quelque chose de similaire. Les travaux de Suzanne Simard sur les réseaux mycorhiziens — ces filaments fongiques qui relient les arbres entre eux sous terre — ont montré que les arbres « mères » transmettent à leurs semis des signaux chimiques d’alerte. Quand un arbre est attaqué par un insecte ou une maladie, il envoie via ce réseau des informations qui permettent aux arbres voisins de modifier leur chimie interne avant d’être touchés. La mémoire du danger se propage. La forêt apprend collectivement.
Anthropomorphiser ce concept peut être cependant un raccourci facile, néanmoins il est intéressant de noter que ces systèmes végétaux montrent des formes de transmission adaptative. L’article sur la Mémoire des arbres va plus loin si cela t’intéresse.
(Simard, S. et al., 1997, Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species in the field)
Nos schémas familiaux fonctionnent aussi comme ça. Ce ne sont pas des erreurs de caractère. Ce sont des mémoires de survie — les réponses que quelqu’un avant nous a trouvées pour traverser ce qu’il traversait.
L’épigénétique a documenté ce même principe chez l’humain : un stress intense ou un traumatisme peut modifier l’expression de certains gènes sans altérer l’ADN lui-même — et ces modifications peuvent se transmettre aux générations suivantes. Ce n’est pas de la métaphore. C’est de la biologie moléculaire. Il est néanmoins nécessaire de souligner que cet aspect de transmission reste complexe et encore débattu chez l’Homme.
On peut également faire une analogie intéressante si on ajoute à ça la perspective technologique — nos algorithmes d’intelligence artificielle fonctionnent sur exactement le même principe : ils apprennent des patterns du passé et les appliquent aux situations présentes. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi. C’est de la mémoire en action. La question n’est pas pourquoi le système répète — c’est de savoir si ce pattern est encore adapté à ce qu’on vit aujourd’hui.

Mais c’est souvent ce qui tient le plus.
Ce qu’on a vraiment reçu — et comment ça s’est installé sans qu’on le choisisse
On n’hérite pas seulement des yeux de sa mère ou du nez de son père (la grande phrase de mon père à ma naissance).
On hérite les façons de gérer l’impuissance. De ce qu’on fait du silence quand ça fait trop mal. De la distance qu’on met pour se protéger. De la façon dont on aime — chaleureusement ou avec retenue, en mots ou en actes silencieux.
Rien de tout ça ne s’est transmis par les discours. Ça s’est transmis par les corps, les atmosphères, les façons d’être dans une pièce. L’enfant qu’on était a absorbé ça comme il absorbait l’air — sans pouvoir choisir, sans pouvoir filtrer, parce que son cerveau n’avait pas encore les structures nécessaires pour évaluer et trier.
La recherche sur la synchronie parent-enfant montre que les nourrissons et les jeunes enfants reproduisent les états internes de leurs parents avant de reproduire leurs comportements. Ce n’est pas une imitation consciente. C’est une résonance — le système nerveux de l’enfant s’ajuste à celui du parent comme une radio qui trouve sa fréquence.
(Feldman, R., 2007, Parent-infant synchrony and the construction of shared timing)
Ce que Daniel Siegel appelle la transmission des états affectifs va dans le même sens : les parents ne transmettent pas seulement leurs comportements, ils transmettent leurs états internes — leur façon de vivre l’incertitude, la proximité, la perte, la joie. Et ces états deviennent les états de référence de l’enfant. Sa façon par défaut d’habiter le monde émotionnel.
(Siegel, D., 2020, The Developing Mind, third edition)
Une nuance importante à poser ici, parce qu’il serait inadapté et (trop) responsabilisant de noircir cela : ce qu’on a reçu n’est pas monolithique. On a reçu à la fois ce qui fonctionnait et ce qui était abîmé. La façon de raconter des histoires le soir, la façon de traverser le deuil tout comme la façon d’étreindre avec amour.
Le travail — si travail il y a — n’est pas de tout rejeter. C’est d’apprendre à distinguer ce qui nourrit de ce qui comprime.
La loyauté invisible — pourquoi on répète même ce qu’on a le plus souffert
Il y a un mécanisme que j’ai peu retrouvé ailleurs, parce qu’il est peut-être profondément contre-intuitif.
On répète parfois ce qui nous a fait le plus souffrir — non pas parce qu’on l’aime, non pas par masochisme, mais par loyauté. Une loyauté inconsciente envers le système familial qui nous a fabriqués.
Le psychiatre hongrois Ivan Boszormenyi-Nagy a développé ce concept dans les années 1970 sous le nom de loyauté invisible. L’idée est celle-ci : nous avons tous, face à notre famille d’origine, une dette relationnelle inconsciente. Une fidélité au clan. Et reproduire ses schémas — même les plus douloureux — peut être une façon de rester dans ce clan, de ne pas le trahir, de faire en sorte qu’il ne disparaisse pas.
Changer de schéma revient, symboliquement, à dire que ce que nos parents ont fait n’était pas juste. Et quelque chose en nous résiste à ça — parce que les aimer et les juger sont des choses qu’on préfère ne pas tenir ensemble.
(Boszormenyi-Nagy, I. & Spark, G., 1973, Invisible Loyalties)
Ce n’est pas de la logique. C’est de l’amour mal articulé. Et quand on le comprend, quelque chose se dénoue — pas complètement, pas d’un coup. Mais un peu.
On peut commencer à voir la répétition non plus comme un piège dans lequel on est enfermé, mais comme un hommage inconscient qu’on peut, progressivement, choisir de déposer. Pas par rejet. Par compréhension. Parce qu’on a enfin vu ce qu’on portait, et qu’on peut décider librement si on veut continuer à le transmettre ou non.
La répétition intergénérationnelle et la mémoire du corps ne sont pas des condamnations. Elles sont des points de départ — la carte d’un territoire qu’on commence à lire, dès qu’on en prend conscience.
Regarder le schéma — la posture qui précède tout changement réel
Toute la littérature sur les schémas familiaux propose des sorties. Des thérapies, des protocoles, des outils pour briser le cycle familial. Certains sont très utiles mais ce n’est pas le propos ici.
Ce que j’essaie de proposer ici est différent et peut être plus difficile : regarder le schéma.
Pas le combattre. Pas le nier. Pas se promettre encore une fois de ne pas recommencer. Le regarder — avec la même curiosité bienveillante qu’on pourrait avoir pour un objet ancien trouvé dans un grenier. D’où ça vient ? À quoi ça servait ? Est-ce que ça me sert encore, aujourd’hui, dans ma vie à moi ?
Carl Jung formulait ça ainsi : tant qu’on ne rend pas l’inconscient conscient, il dirige notre vie — et on appelle ça le destin. Ce n’est pas une métaphore. C’est une description précise de ce qui se passe quand on vit dans un schéma sans le voir : on réagit, on subit et on se retrouve exactement à la même place sans comprendre comment on y est arrivé.
Voir le schéma ne l’efface pas. Mais ça change la relation qu’on entretient avec lui. On passe de prisonnier à observateur. Et l’observateur peut commencer à choisir.
La mémoire familiale n’est pas l’ennemi. C’est le point de départ.
Il y a quelque chose de profondément humain dans le fait de répéter. Les mythes, les rites, les traditions — toutes les cultures humaines ont construit des façons de transmettre ce qui comptait, de génération en génération. La répétition est au cœur de la façon dont les humains font tenir le temps ensemble. Le problème n’est pas la répétition elle-même. C’est quand elle se fait dans l’ombre, sans qu’on l’ait choisie, sans qu’on puisse décider de ce qu’on veut vraiment transmettre.
Regarder ses schémas familiaux, c’est sortir de l’ombre. Ce n’est pas une guérison — c’est quelque chose de plus modeste et de plus réel : une conscience. Et avec la conscience, une marge. Infime au début. Grandissante avec le temps.
Conclusion du refuge
Donc tu vois, cette phrase dans ta bouche que tu as reconnue n’est pas sortie de nulle part. Elle a une histoire, la tienne.
Ces schémas que tu portes, cette façon de te fermer quand quelque chose fait trop mal, de te mettre en colère pour ne pas montrer la peur, d’aimer avec retenue ou avec trop d’intensité, ils ne disent pas qui tu es. Ils disent d’où tu viens.
Ils racontent ce que quelqu’un avant toi a dû apprendre pour traverser ce qu’il traversait. Ce que ton corps a mémorisé parce qu’il n’avait pas d’autre façon de savoir et parce qu’il fonctionne ainsi.
Tu n’es pas condamné à répéter. Mais tu n’as pas non plus à te battre contre ta propre mémoire. Elle n’est pas ton ennemie. Elle est la trace de ce qui a été vécu — et la trace, on peut la lire, la comprendre, et décider librement de ce qu’on en fait.

On pousse à partir de ce qui était déjà là.
Ce qui se répète cherche à être vu.
Pas forcément guéri, simplement compris.
Et dans ce regard, quelque chose commence.
Si tu veux aller plus loin dans cette exploration — comprendre pourquoi certaines réactions t’échappent avec tes enfants, ce qui se passe dans ton corps avant que tu cries, ou comment revenir après une explosion — c’est ce que j’explore dans la série Guérir ses traumas pour ne pas les transmettre.
Si ces mots ont résonné en toi, peut-être qu’ils résonneront chez quelqu’un que tu connais. Tu peux les lui transmettre.
Prends soin de toi et de ton histoire.
Voyageur ✨
FAQ – Les schémas familiaux qu’on répète
Pourquoi je répète les schémas de mes parents sans le vouloir ?
Parce que la mémoire implicite — celle qui encode les comportements observés, les atmosphères vécues, les façons automatiques de réagir — fonctionne hors de toute conscience. Le système nerveux ne distingue pas entre ce qu’on a choisi d’apprendre et ce qu’on a absorbé en grandissant. Il stocke tout. La répétition n’est donc pas un échec de volonté — c’est le fonctionnement normal d’un cerveau qui a appris ce qu’il pouvait, avec ce qu’il avait.
Comment savoir si je suis dans un schéma familial répétitif ?
Le signal le plus fiable est la disproportion répétée : une situation déclenche une réaction bien plus intense que ce qu’elle justifie objectivement, et ce pattern revient régulièrement dans des contextes différents. Autre signal : se retrouver dans des situations similaires à celles qu’on voulait éviter — le même type de relation, la même dynamique de pouvoir, la même façon de gérer le conflit — sans comprendre comment on y est arrivé. Ce n’est pas de la malchance. C’est souvent un schéma familial en action.
Est-ce qu’on peut se libérer des schémas familiaux sans thérapie ?
La conscience est le premier pas — et elle ne nécessite pas de thérapeute. Voir le schéma, comprendre d’où il vient, cesser de le lire comme une faiblesse personnelle : tout ça peut se faire seul, par la lecture, l’écriture, la réflexion. Mais pour les schémas profondément ancrés — ceux qui viennent de traumatismes précoces, ceux qui résistent à la compréhension intellectuelle — un accompagnement thérapeutique (EMDR, thérapie sensorimotrice, psychothérapie) peut faire ce que l’introspection seule ne peut pas atteindre. Les deux ne s’excluent pas.
Les schémas familiaux se transmettent-ils biologiquement ?
En partie, oui — et c’est l’une des découvertes les plus fascinantes de la biologie récente. L’épigénétique a montré qu’un stress intense ou un traumatisme peut modifier l’expression de certains gènes sans altérer l’ADN lui-même, et que ces modifications peuvent se transmettre aux générations suivantes. Des études sur des souris ont documenté la transmission de réponses émotionnelles sur deux générations. Chez l’humain, les mécanismes sont plus complexes — la transmission passe aussi par le comportement, les atmosphères familiales, la synchronie parent-enfant. Mais l’idée que le corps familial garde trace de ce qu’il a traversé est désormais scientifiquement étayée même si encore discutée.
Sources de l’article « Les schémas familiaux qu’on répète »
Kandel, E. (2007). À la recherche de la mémoire : Une nouvelle théorie de l’esprit— Sur la mémoire implicite et la plasticité synaptique.
Van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien.
Dias, B.G. & Ressler, K.. (2014). Parental olfactory experience influences behavior and neural structure in subsequent generations. Nature Neuroscience
Simard, S. et al. (1997). Net transfer of carbon between ectomycorrhizal tree species in the field. Nature
Feldman, R. (2007). Parent-infant synchrony and the construction of shared timing. PubMed
Siegel, D. (2020). The Developing Mind, Third Edition. Guilford Press.
Boszormenyi-Nagy, I. & Spark, G. (1984). Invisible Loyalties: Reciprocity in Intergenerational Family Therapy. Harper & Row. — Sur le concept de loyauté invisible.
Jung, C.G. — cité via l’œuvre générale, notamment Psychologie et Alchimie (1944)
