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Peut-on vraiment changer ce qu’on transmet ? Ce que dit la science
Est-ce que travailler sur soi change vraiment quelque chose pour ses enfants ? La science répond oui et les preuves sont plus précises qu'on ne le croit.
⏳ Peut-on changer ce qu’on transmet ? – Temps de lecture ~10 minutes

Introduction sur une vérité
Je vais être honnête avec toi pour commencer cet article lecteur du refuge. Pas pour être plaint, seulement pour que tu comprennes d’où j’écris.
Du côté de mon père, il y a beaucoup de maladie mentale. Des addictions aussi, les siennes, celles de la génération avant lui. Des parents partis trop tôt, une peur de l’abandon que j’ai mis des années à nommer, une dépendance affective que j’ai dû traverser. Un contexte familial où les sentiments ne s’exprimaient pas. Pas par cruauté : par habitude, par incapacité peut-être. Et moi, un cerveau qui tourne en permanence, des maladies de mon côté, et le constat que mes enfants montrent parfois des signes d’hypervigilance.
Je me suis posé cette question des centaines de fois. Est-ce que tout ça est une condamnation pour eux ? Est-ce que dix ans de travail sur moi-même, de thérapies, de lectures, de prises de conscience, changent vraiment quelque chose dans ce qu’ils reçoivent ? Ou est-ce que je transmets quand même, malgré moi, ce que j’ai moi-même reçu ?
C’est la question qui ferme cette série d’articles. Et la réponse de la science — précise, documentée, nuancée — est celle qui m’a le plus soulagé.
Non, ce n’est pas une condamnation. Et oui, le travail compte. Voilà ce que la biologie, la neurologie et la psychologie du développement disent, ensemble, avec des preuves.
Le cerveau qu’on a reçu n’est pas celui qu’on est condamné à garder
Pendant des décennies, le consensus scientifique était que le cerveau adulte était figé. Que les circuits formés dans l’enfance (par ce qu’on avait vécu, subi, absorbé) restaient les mêmes pour toujours. Cette idée est fausse. Et sa réfutation est l’une des découvertes les plus importantes des trente dernières années en neurosciences.
La neuroplasticité, cette capacité du cerveau à se reconfigurer en fonction de ce qu’on lui demande de faire de façon répétée, ne s’arrête pas à l’enfance. Elle continue tout au long de la vie adulte. Un adulte qui apprend à reconnaître ses réactions automatiques, qui crée par la pratique un espace entre le déclencheur et la réponse, qui revient après les explosions et nomme ce qui s’est passé, cet adulte modifie physiquement ses connexions synaptiques. Pas métaphoriquement. Réellement.
Moi qui ai un cerveau hyperactif, des schémas anciens qui remontent parfois sans prévenir, des maladies qui ont traversé ma vie, j’ai longtemps pensé que c’était structurel. Que c’était moi, point. Ce que la neuroplasticité, et les traversées, m’ont appris, c’est que ces circuits sont réels mais pas immuables. Qu’ils peuvent être travaillés, élargis, contournés. Que le cerveau apprend jusqu’à la fin, si on lui en donne la possibilité.
L’étude Remember, dirigée par Pierre Gagnepain et dont l’INSERM est promoteur, lancée dans les mois qui ont suivi les attentats du 13 novembre, le confirme depuis ses données les plus récentes : la plasticité cérébrale est le mécanisme clé de la résilience au traumatisme. Des thérapies nouvelles cherchent aujourd’hui à stimuler ces mécanismes de contrôle de la mémoire sans faire revivre les émotions traumatiques au patient.
(INSERM, janvier 2025 — Stress post-traumatique : la plasticité cérébrale, un mécanisme clé de la résilience au trauma)
Le cerveau qu’on a reçu n’est pas celui qu’on est condamné à garder. Et chaque pas de conscience, même petit, même imparfait, modifie quelque chose de réel.
Ce que l’épigénétique dit sur la transmission et sur la possibilité de l’interrompre
Voilà la question que je me suis posée le plus souvent : est-ce que mes enfants vont hériter de la maladie mentale, des tendances addictives, de cette façon de fonctionner que j’ai reçue et que j’ai portée ? Est-ce que c’est écrit quelque part dans leur biologie, avant même qu’ils aient vécu quoi que ce soit ?
L’épigénétique apporte une réponse troublante mais finalement libératrice.
Ce qu’on a découvert, c’est que ce qu’on vit peut modifier l’expression de nos gènes sans modifier l’ADN lui-même. Ces modifications s’appellent des marques épigénétiques (des groupements chimiques qui se fixent sur certains segments d’ADN et activent ou inhibent certains gènes). Et ces marques peuvent se transmettre aux générations suivantes. C’est pour ça que des traumatismes non résolus semblent parfois traverser les familles de façon mystérieuse.
Mais l’épigénétique dit aussi l’inverse et c’est la partie qu’on entend rarement.
Ces marques ne sont pas permanentes. Elles sont réversibles. L’environnement qui les a créées peut être modifié. Et si l’environnement change, si les comportements changent, si la relation change, si la chaleur remplace la distance, les marques peuvent changer aussi.
Michael Meaney, chercheur à l’Université McGill, a montré que la façon dont une mère rat prend soin de ses petits dans les premiers jours de leur vie modifie l’expression de gènes liés à la réponse au stress et que ces modifications persistent à l’âge adulte. La chaleur et la présence modifient la biologie. Pas seulement le comportement, la biologie.
(Weaver, I.C.G. et al. & Meaney, M.J. (2004). Epigenetic programming by maternal behavior. Nature Neuroscience
Meaney, M.J. & Szyf, M. (2005). Environmental programming of stress responses through DNA methylation. PubMed)
Une nuance honnête à poser ici : la recherche épigénétique transgénérationnelle chez l’humain est encore en cours. Les mécanismes exacts sont plus complexes que chez la souris, et la science n’a pas encore tout élucidé. Mais les résultats convergent progressivement et la prudence scientifique ne signifie pas le scepticisme.
Ce que je fais de mes blessures n’est pas sans effet sur ce que mes enfants reçoivent. Pas au niveau du comportement seulement. Peut-être au niveau de la biologie.
Ce que la recherche sur l’attachement confirme : la conscience comme facteur protecteur
Voilà la découverte qui m’a le plus soulagé de toutes celles que j’ai rencontrées dans ce travail.
Daniel Siegel et Mary Hartzell ont montré que le meilleur prédicteur de l’attachement sécure chez un enfant n’est pas ce que le parent a vécu mais la façon dont le parent a fait sens de ce qu’il a vécu. Un parent qui a traversé des choses difficiles et qui a commencé à comprendre ce qu’il porte, à en faire une histoire cohérente, à lui donner un sens : cet enfant-là a toutes les chances d’avoir un attachement sécure.
Même si le parent a beaucoup souffert. Même si les blessures sont profondes. Même si tout n’est pas résolu.
Mes parents ne parlaient pas de leurs émotions. Je le fais, parfois trop, je le reconnais, dans un mouvement de compensation que j’apprends à ajuster. Mes parents avaient leurs addictions. J’ai les miennes, et je les regarde en face depuis des années. Mes parents sont partis trop tôt et j’ai porté longtemps cette peur de l’abandon, cette dépendance affective. Je la connais maintenant. Je sais qu’elle n’est pas la vérité. C’est simplement une cicatrice.
Ce travail de conscience n’est pas terminé. Il ne le sera probablement jamais entièrement. Mais il est en cours. Et c’est précisément ça qui compte pour mes enfants.
Ce que Siegel et Hartzell ont nommé la « narration cohérente », la capacité à raconter sa propre histoire avec honnêteté, sans la nier ni s’y perdre, est le facteur le plus protecteur identifié pour l’enfant. Pas la guérison complète. La cohérence en cours.
(Siegel, D. & Hartzell, M., 2004, Dans le cerveau d’un parent, Albin Michel)
Ce qui protège l’enfant, ce n’est pas que le parent soit guéri. C’est que le parent ait commencé à regarder.
Ce que le vivant nous montre : rien n’est fondamentalement figé
Je suis allé souvent dans la nature ces dernières années, avec mes enfants ou seul, pour me rappeler quelque chose d’essentiel.
Les forêts qui ont brûlé. Les rivières qui ont changé de cours après des crues. Les espèces qui ont traversé des extinctions partielles et qui ont reconstruit, autrement, depuis ce qui restait. Le vivant ne promet pas le retour à l’état d’avant. Il promet la possibilité de continuer, autrement, depuis là où on en est.
Les arbres les plus anciens, ceux qui ont survécu aux tempêtes, aux sécheresses, aux coupes, développent à l’endroit de leurs blessures un bois de réaction : plus dense, plus solide. Ce n’est pas de la poésie. C’est de la biologie forestière. La blessure intégrée devient une ressource.
Je ne sais pas si je transmettrai à mes enfants la tendance à l’hypervigilance, la fragilité émotionnelle, les schémas que j’ai hérités. Peut-être en partie. Ce que je sais, c’est que je leur transmets aussi dix ans de travail sur moi-même. La façon de revenir après une erreur. Le fait de nommer ce qui se passe plutôt que de le taire. La preuve vivante que quelque chose peut changer si on lui consacre du temps et de l’attention.
Ce n’est pas rien. C’est peut-être l’héritage le plus précieux qu’un parent puisse laisser, non pas l’absence de blessure, mais la façon dont on la traverse.

Ce que ça change concrètement et ce que ça ne promet pas
Cet article ne dit pas que tout va bien se passer. Il ne promet pas que les enfants d’un parent blessé n’hériteront de rien. Il ne dit pas que dix ans de thérapie effacent ce que quarante ans de vie ont inscrit.
Il dit trois choses précises.
Le cerveau adulte peut se reconfigurer. Par la conscience répétée, par l’espace créé entre le déclencheur et la réaction, par la pratique de revenir. Ce n’est pas rapide. Ce n’est pas linéaire. Mais c’est documenté.
Ce qu’un parent fait de ses blessures influence potentiellement ce qu’il transmet, au niveau des comportements visibles, de la qualité de présence, et peut-être au niveau épigénétique que la science commence seulement à comprendre.
Et la conscience en cours, le fait de voir, de nommer, de se raconter honnêtement, est déjà un facteur protecteur pour l’enfant. Pas dans vingt ans. Maintenant, dans la relation quotidienne.
Mes enfants voient parfois un père qui tourne à plein régime. Qui a des mauvais jours. Qui est parfois moins disponible qu’il ne le voudrait. Et ils voient aussi quelqu’un qui travaille, sur lui-même, sur la façon d’être là, sur la façon de revenir. Quelqu’un qui dit je t’aime souvent, parce qu’il sait à quel point ça manque quand ça ne se dit pas. Quelqu’un qui connaît ses propres zones d’ombre assez bien pour ne pas les projeter entièrement. En fait, simplement quelqu’un qui essaie de faire au mieux.
Ce n’est pas parfait. C’est humain. Et selon la science, c’est suffisant pour faire une différence réelle.
Une étude publiée dans Frontiers in Psychiatry en 2023 introduit ce qu’elle appelle le « Neuroplastic Narrative », une approche qui propose de recadrer la transmission traumatique non plus comme une pathologie à corriger, mais comme une adaptation biologique qui peut être travaillée et modifiée. Le travail de conscience n’est pas un supplément d’âme. C’est une intervention neurobiologique.
(Peckham, H., 2023, Introducing the Neuroplastic Narrative : a non-pathologizing biological foundation for trauma-informed and adverse childhood experience aware approaches, Frontiers in Psychiatry)
Conclusion du refuge
Cette série a commencé par une question simple et lourde : comment ne pas transmettre ce qu’on a reçu de difficile ?
La réponse n’est pas guéris-toi d’abord. Ce n’est pas sois parfait. Ce n’est pas attends d’avoir tout résolu.
La réponse est : commence à voir. Continue à revenir. Laisse de la place entre ce que tu reçois et ce que tu fais. Et sache que ce travail, imparfait, quotidien, souvent invisible, fatiguant, s’inscrit quelque part. Dans tes circuits. Dans ce que tu offres. Dans ce que tes enfants recevront, pas comme une promesse, comme une probabilité que la science commence à mesurer.
On fait ce qu’on peut avec les outils qu’on a. Et les outils qu’on forge en chemin, la conscience, le retour, la parole sont plus puissants que ce qu’on croit.
La philosophe Simone Weil écrivait que l’attention est la forme la plus rare et la plus pure d’amour. Je crois que c’est vrai en parentalité aussi. L’attention portée à ses propres mécanismes, à ses propres zones d’ombre, à ce qu’on transmet sans le savoir, c’est peut-être le geste d’amour le plus fondamental qu’un parent puisse faire.
On ne reçoit pas un destin.
On reçoit un point de départ.Et ce qu’on fait du chemin
C’est peut-être simplement ça,
la transmission.

Si tu veux approfondir cette lecture, tu peux consulter ce que j’ai appris en devenant père, ce que ton enfant réveille en toi ou encore ce que l’on transmet vraiment à ses enfants.
Et si cette série t’a accompagné, peut-être qu’elle accompagnera quelqu’un que tu connais. Tu peux la lui transmettre, c’est souvent comme ça que les choses qui comptent trouvent leur chemin.
Prends soin de toi et de ce que tu construis, un jour après l’autre.
Voyageur ✨
FAQ – Peut-on changer ce qu’on transmet
Peut-on vraiment changer ce qu’on transmet à ses enfants ?
Oui et la science le confirme sur trois niveaux. La neuroplasticité montre que le cerveau adulte peut se reconfigurer par la pratique répétée de la conscience et du retour. L’épigénétique suggère que ce qu’on fait de ses blessures influence potentiellement ce qu’on transmet au niveau biologique. Et la recherche sur l’attachement montre que la capacité à faire sens de sa propre histoire, même douloureuse, est le meilleur prédicteur d’un attachement sécure chez l’enfant. Ce n’est pas une promesse de perfection. C’est une preuve que le changement est possible et que le travail de conscience a des effets réels.
La science prouve-t-elle qu’on peut interrompre la transmission traumatique ?
Les preuves s’accumulent dans ce sens, sur plusieurs fronts. L’étude Remember de l’INSERM (2025) montre que la plasticité cérébrale est le mécanisme clé de la résilience au trauma. Les travaux en épigénétique montrent que les marques transmissibles ne sont pas permanentes et peuvent être modifiées par l’environnement et le comportement. Et la psychologie de l’attachement (Siegel & Hartzell) montre que la résolution consciente de sa propre histoire atténue de façon mesurable la transmission des schémas d’attachement insécure. Pas à 100%. Mais de façon significative et documentée.
Est-ce que travailler sur soi change quelque chose pour ses enfants ?
Oui et pas seulement de façon indirecte. Ce que Siegel et Hartzell appellent la narration cohérente (la capacité à raconter sa propre histoire honnêtement, à en faire sens sans la nier ni s’y perdre) est le facteur protecteur le plus robuste identifié pour l’enfant. Il précède la guérison complète. Un parent qui a commencé à voir ce qu’il porte, à revenir après les erreurs, à nommer ce qui se passe, ce parent-là transmet quelque chose de fondamentalement différent, même si tout n’est pas résolu. La conscience en cours est déjà une protection.
L’épigénétique peut-elle expliquer la transmission des traumatismes ?
En partie, oui et c’est l’une des découvertes les plus fascinantes et les plus nuancées de la biologie récente. L’épigénétique montre que des expériences intenses peuvent modifier l’expression de certains gènes sans modifier l’ADN lui-même, et que ces modifications peuvent se transmettre aux générations suivantes. Cela explique pourquoi des fragilités (anxiété, hypervigilance, vulnérabilité au stress) semblent parfois traverser les familles sans raison apparente. Mais l’épigénétique montre aussi que ces marques sont réversibles : l’environnement qui les a créées peut les modifier. Tout en gardant en tête que la recherche sur ce sujet chez l’humain est encore en cours.
Sources de l’article « Peut-on changer ce qu’on transmet ? »
INSERM, janvier 2025 — Stress post-traumatique : la plasticité cérébrale, un mécanisme clé de la résilience au trauma
Weaver, I.C.G. et al. & Meaney, M.J. (2004). Epigenetic programming by maternal behavior. Nature Neuroscience
Meaney, M.J. & Szyf, M. (2005). Environmental programming of stress responses through DNA methylation. PubMed
Siegel, D. & Hartzell, M., 2004, Dans le cerveau d’un parent, Albin Michel
Peckham, H., 2023, Introducing the Neuroplastic Narrative : a non-pathologizing biological foundation for trauma-informed and adverse childhood experience aware approaches, Frontiers in Psychiatry
Van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien. Albin Michel.
Weil, S. (1943). Attente de Dieu. — Sur l’attention comme forme d’amour.
