Ce que j’ai compris sur la transmission en devenant père

Ce qu'on transmet à ses enfants n'est pas ce qu'on croit. Un texte vrai sur ce que j'ai appris sur la transmission en devenant père à travers les épreuves.

⏳ Transmission en devenant père – Temps de lecture ~7 minutes

veste en cuir usée accrochée sur un mur brut, symbole du poids vécu et de la transmission invisible dans le parcours pour devenir père et transmettre à ses enfants sans le savoir
Ce que l’on porte devient ce que l’on transmet — souvent sans le savoir.

Introduction sur une traversée

On ne se pose pas vraiment la question. On vit, on traverse, on s’adapte, on fait de son mieux. Les enfants arrivent, et avec eux une vie qu’on n’avait pas tout à fait prévue — plus grande, plus lourde, plus lumineuse que tout ce qu’on avait imaginé. On sait que rien ne sera plus comme avant et c’est tant mieux.

J’ai voulu des enfants sans savoir vraiment ce que c’était qu’être père. Je le suis devenu sans y être préparé — personne ne l’est vraiment. Et dix ans plus tard, je me souviens de presque tous les détails. Du début jusqu’à aujourd’hui. Les premières nuits, les premières peurs, les premières complicités, la fin de l’histoire avec la maman, la maladie qui m’a forcé à m’arrêter plusieurs mois, les combats, le retour, le quotidien retrouvé.

Ce texte n’est pas un bilan. C’est juste ce que j’ai compris sur la transmission en devenant père — ce qu’on donne sans le choisir, et ce qu’on peut choisir de donner quand on commence à y voir clair, une fois les tempêtes passées.

Cet article mélange partage d’expérience et approche scientifique, j’espère qu’il pourra t’apporter.


Ce que j’ai reçu — et ce que j’ai voulu ne pas répéter

Mon histoire est une histoire comme tant d’autres — compliquée sans être spectaculaire. Le contexte de mon enfance était difficile, parfois malsain à l’époque des substances banalisées au quotidien. Pas de manque évident au sens matériel. Mais des choses qui manquaient dans une autre langue — des mots que j’aurais eu besoin d’entendre plus clairement, une sécurité que j’aurais aimé trouver plus souvent, une tendresse qui s’exprimait par des moments rares mais vrais, par des attentions parfois surprenantes, mais pas assez régulièrement pour que je sache vraiment sur quoi compter. Puis le départ de mes parents, qui me laissera toute ma vie avec ces questions pour lesquelles je suis le seul à me trouver des réponses.

Résultat : je suis aujourd’hui de ces personnes qui ont un sourire qui dit autre chose. Un déconstruit de traumas, comme je le dis parfois avec un humour que je préfère à la plainte. Cette cicatrice profonde de la peur du rejet — celle qui m’a longtemps obligé à faire passer tout le monde avant moi, en amitié, en amour, et plus encore avec mes enfants.

Ma paternité, là-dedans ? Elle a consisté en grande partie à ne pas répéter les mêmes schémas. Tu sais toi, quand on veut que nos enfants partent avec la longueur d’avance qu’on n’a pas eu. À être là — vraiment là — d’une façon que je n’avais pas toujours reçue. À nommer ce que je ressentais. À ne pas laisser le silence faire le travail que les mots devaient faire.

Je me sers de la technologie pour parfois trouver des réponses, dans cette grande bibliothèque mondiale qu’est Internet. Je sais que la recherche sur la transmission intergénérationnelle confirme ce que beaucoup de parents ressentent intuitivement : ce n’est pas la blessure qui se transmet automatiquement, c’est le silence autour d’elle. Les parents qui ont fait sens de leur propre histoire — même douloureuse, même incomplètement — transmettent à leurs enfants quelque chose de fondamentalement différent de ceux dont les blessures agissent dans l’ombre. Du coup, je raconte mes traversées aux boys et je crois même qu’ils l’aiment bien, l’histoire de papa.
(Siegel, D. & Hartzell, M., 2025, Dans le cerveau d’un parent)


Ils ressentent tout — et c’est ma plus grande peur

Les enfants ressentent nos failles, nos doutes, nos humeurs. Ils s’adaptent — indéniablement et de manière très impressionnante. Ça, je te l’avoue, ça me fait peur. Les voir s’adapter à mes états plutôt qu’à leur propre vie. Lire dans leur regard ce sondage silencieux : là, il va bien, on peut y aller. Là, il faut faire attention, on s’adapte.

Cette vigilance chez un enfant, je la connais. Je l’ai pratiquée moi-même. Et je ne veux pas qu’ils la développent à cause de moi. En même temps, je ne peux et je ne veux qu’être moi-même avec eux, en entier. C’est important pour moi de leur montrer qu’un grand, même si c’est fort, ça reste humain. Et que cette humanité permet au cœur de s’exprimer.

Il y a eu la maladie — quelques années après la séparation avec leur maman. J’ai dû m’arrêter plusieurs mois, cesser de jouer mon rôle de père comme je le voulais et comme je le devais. Cette sensation d’échec est difficile à décrire : le pilier qui manque, l’homme fort qui devient faible, celui qui porte qui doit être porté, le rôle qu’on n’arrive plus à tenir, l’impuissance de ne pas pouvoir être là pour eux comme ils en avaient besoin. Quand j’y repense je vois un tourbillon qui casse tout ce que j’avais construit comme un simple château de cartes. La plus grande leçon de la vie : rien n’est acquis.

Depuis, je sais qu’ils savent. Qu’un pilier peut défaillir. Que même quelqu’un qui les aime profondément peut traverser des périodes où il n’est plus tout à fait lui-même. Ce n’est pas ce que j’aurais voulu leur apprendre. Mais peut-être est-ce une des choses les plus vraies qu’ils pouvaient recevoir.

Les adultes ne sont pas infaillibles. Et savoir ça — le savoir vraiment, parce qu’on l’a vécu — c’est peut-être une forme de préparation au monde.

La recherche sur la sécurité d’attachement montre que les enfants qui ont été exposés à des ruptures suivies de retours sincères développent une résilience relationnelle que la continuité parfaite ne construit pas de la même façon. Ce n’est pas la souffrance qui les forge — c’est la réparation qui suit. Et cette réparation, elle met du temps. Et tu sais, eux ils t’aiment et c’est tout, c’est innocent et infiniment bienveillant. Ils te laissent le temps de te relever. Et dans cet espace offert, ils deviennent la lumière dont tu as besoin, c’est comme ça que je l’ai vécu.(Tronick, E., 1989, Emotions and emotional communication in infants)


Ce qu’ils m’ont donné — et que je ne savais pas attendre

Sans eux, honnêtement, je ne sais pas où je serais. Est-ce que je me serais battu avec la même énergie ? Est-ce que j’aurais trouvé une raison suffisamment forte pour me relever autant de fois ? Il y a des chances, mais cela aurait été beaucoup plus long.

Je prends souvent du recul. Je sais que je leur dois ma paix. Je leur dois ma guérison — ce qui en est fait, et ce qui continue. Car eux, ils sont neutres, innocents, préservés. Optimistes. Pleins de vie et d’une énergie que rien encore n’a entamée. Ils ne savent pas encore que la vie est faite d’épreuves. Ils vivent à leur meilleur âge — celui où le monde est encore principalement un endroit où les choses arrivent, pas un endroit dont il faut se méfier. C’est un peu magique en y pensant, des êtres qui t’apportent autant juste en étant là et eux-mêmes. En fait, nos enfants ont besoin de nous, pas plus, pas moins. Et dans ce besoin naissent des ressources en nous que nous ne soupçonnions pas.

Les regarder m’a appris quelque chose que les livres de développement personnel n’avaient pas réussi à m’apprendre : que la légèreté n’est pas naïve. Que la joie n’est pas une récompense qu’on mérite après avoir suffisamment souffert. Que vivre maintenant — vraiment maintenant — est une compétence qu’ils ont naturellement et que j’avais perdue. Les yeux d’un enfant. Ceux qui savent voir le beau, même à travers toi.

Ils m’ont rendu quelque chose. Pas parce qu’ils le savaient. Parce qu’ils étaient là, entiers, sans filtre — et que leur entièreté m’a rappelé que j’avais le droit à la mienne.

lumière du matin sur un sol en bois avec jouet abîmé et chaussures d’enfant légèrement sales, trace de vie et transmission silencieuse dans la parentalité
Ils ne savent pas ce qu’ils nous donnent. Et pourtant, quelque chose change.

Ce qu’on transmet vraiment — pas ce qu’on croit

J’ai longtemps pensé que la transmission, c’était ce qu’on disait. Les valeurs qu’on nomme, les leçons qu’on donne, les conversations qu’on a le soir à table. Et c’est vrai, bien sûr, ça compte.

Mais ce qu’on transmet le plus profondément, c’est autre chose je crois. C’est la façon dont on traverse les moments, difficiles ou non et comment on revient. C’est ce qu’on est dans le corps quand on est avec eux — tendu ou posé, présent ou absent derrière ses pensées. C’est la façon dont on traite ses propres émotions devant eux.

Ils m’ont peut-être vu tomber. Mais ils m’ont aussi vu me battre pour eux. Me relever. Revenir. Travailler chaque jour à leur reconstruire un cocon sécurisé, aimant — un refuge, le fameux. Et ça, je crois que ça vaut quelque chose. Pas comme leçon. Comme preuve vivante que les choses difficiles se traversent.

Qu’est-ce qu’on peut leur transmettre d’autre, au fond, que notre humanité ? Avec nos forces et nos failles. Avec nos fragilités et nos ressources. Avec nos cicatrices et notre façon de continuer malgré elles.

La paternité m’a appris que la transmission n’est pas un programme qu’on conçoit. C’est une présence qu’on offre. Et dans cette présence — imparfaite, réelle, quotidienne — quelque chose passe. Quelque chose qui ne se programme pas et qui ne s’enseigne pas autrement qu’en vivant. Car quelque part, nous aussi on continue d’apprendre la vie chaque jour.

Les travaux sur la synchronie parent-enfant confirment cela : les enfants absorbent moins ce qu’on leur dit que ce qu’on est dans le corps quand on est avec eux. La tension dans les épaules. La respiration qui se coupe. La façon dont on revient à la douceur après un moment dur.
(Feldman, R. (2007). Parent-infant synchrony and the construction of shared timing. PubMed)


Comment les préparer — sans les durcir, sans les protéger de tout

Comment les préparer à un monde qui a des épreuves, quand on veut aussi préserver leur innocence ? Comment leur transmettre la force qu’on a acquise en traversant, sans leur imposer les traversées ?

Je n’ai pas de réponse complète. Mais j’ai commencé à comprendre quelques choses.

On les prépare en parlant — pas de tout, pas tout le temps, mais en ne faisant pas semblant que tout va quand tout ne va pas. En étant constant dans la présence, même quand la présence est silencieuse. En étant de plus en plus soi-même — en leur disant quand on est heureux, et en leur disant aussi qu’on a besoin d’un peu d’espace parfois, parce que les adultes en ont besoin et que c’est normal.

Je suis père solo. Je porte — c’est mon rôle. Mon dos a peut-être des cicatrices. Mais il est fort et solide pour ceux que j’aime. Ils ne manquent de rien. Ils rient chaque jour. C’est ma meilleure récompense — pas la seule, mais la plus vraie.

Un câlin le matin. Un bisou le soir. Une journée de plus dans notre univers sécurisé dans un monde incertain. Les préserver de leur innocence tout en les préparant au monde — doucement, honnêtement, à leur rythme. Leur montrer l’amour tout en leur apprenant que les gens partent parfois, que les choses changent, que tout ça fait partie de la vie.

Je ne veux pas qu’ils soient parfaits. Je veux qu’ils soient bien. Heureux — pas tout le temps, mais souvent. Solides — pas sans failles, mais capables de revenir après.

On fait avec les outils que la vie nous a donnés. Et on fait en sorte de leur transmettre ces outils — pour qu’à l’inverse de nous, ils ne partent pas du point zéro. Qu’ils aient un peu plus de bagage que ce qu’on avait, nous. C’est tout. Ce n’est pas rien.


Conclusion du refuge

Être père m’a appris quelque chose que rien d’autre ne pouvait m’apprendre de la même façon : que la vie a besoin qu’on y soit — vraiment, entièrement, même imparfaitement.

Être père, c’est être vivant. C’est mon but, ma raison de me battre, ce qui fait que je cherche chaque jour à être une version un peu meilleure de moi-même — pas pour moi d’abord, mais parce qu’ils méritent quelqu’un qui continue d’avancer. Ils ont besoin et ils ont le droit d’être porté, embrassé, taquiné, grondé, aimé.

Ils m’ont rendu entier, à leur façon. Pas guéri — entier. C’est différent. La guérison est un chemin qui ne finit pas et ce chemin m’appartient. L’entièreté, c’est accepter d’être sur ce chemin tout en étant déjà là, debout, présent.

Tu sais, quelquefois j’y pense, et si j’avais été ce père de magasine. Celui qui aurait été capable d’un coup que tout soit parfait. Quelles leçons de vie différentes je leur aurais enseigné ? Leur bonheur aurait il était différent ? Plus grand, plus lisse. Dans quelle mesure cela change leur vie future ? J’ai juste vécu mon histoire dans le contexte que la vie m’a donné, un peu comme mes parents l’avaient fait et un peu comme tu le fais. J’ai essayé, des fois je me suis trompé, des fois j’ai réussi. Je pense qu’à chaque étape, l’essentiel est d’avoir fait de son mieux avec l’énergie qu’on a sur le moment. On donne ce qu’on peut donner, et c’est déjà beaucoup.

Être père, c’est enfin être entier.
Pas parce qu’on n’a plus de failles.
Parce qu’on a compris qu’elles font partie de ce qu’on est.

Et dans tout cet amour qu’on donne à nos enfants
On peut s’en garder pour soi aussi
Pour se permettre de nous regarder
A nouveau avec des yeux d’enfant
.

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Peut-être que transmettre, c’est simplement ça.

Je me suis servi de mon histoire pour habiter ce texte. J’espère que cette expérience de vie a pu t’apporter. Si ces sujets t’intéressent, n’hésite pas à regarder les autres articles de la série : la culpabilité parentale, ce que ton enfant réveille en toi, ou le pilier Guérir ses traumas pour ne pas les transmettre.

Et si ce dernier t’a touché, peut-être qu’il touchera quelqu’un que tu connais. Tu peux le lui transmettre ou le partager sur ton réseau. Ça peut permettre aux choses qui comptent de trouver leur chemin.

Prends soin de toi et de ce beau parent que tu es.

Voyageur ✨


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FAQ – La transmission en tant que père

Ce qu’on transmet à ses enfants sans le savoir — c’est quoi vraiment ?

Moins ce qu’on dit que ce qu’on est. La recherche sur la synchronie parent-enfant montre que les enfants absorbent en priorité les états internes du parent — sa tension, sa présence ou son absence réelle, sa façon de revenir à la douceur après un moment difficile. Ce qu’on transmet le plus profondément, c’est notre façon d’habiter nos émotions, pas les leçons qu’on formule. Et c’est pour ça que travailler sur soi — voir ses blessures, apprendre à les nommer — est l’un des actes parentaux les plus concrets qu’on puisse poser.

Comment être père présent après une séparation difficile ?

En séparant ce qui appartient à la relation d’avec l’autre parent et ce qui appartient à la relation avec les enfants. Les deux sont distinctes. Une séparation douloureuse n’empêche pas une présence réelle et constante — elle la rend plus difficile à tenir, parfois, mais elle ne la supprime pas. Ce qui aide : la régularité (être là de façon prévisible), la transparence ajustée (ne pas prétendre que tout va, sans pour autant charger les enfants), et la réparation après les moments où on n’était pas à la hauteur.

Est-ce que mes enfants vont souffrir de mes blessures ?

Pas de la façon dont la culpabilité le laisse croire. Ce qui protège un enfant n’est pas d’avoir un père sans blessure — c’est d’avoir un père qui a commencé à les voir. La distinction fondamentale n’est pas entre père guéri et père blessé, mais entre père qui voit et père qui ne voit pas encore. Siegel et Hartzell ont montré que la capacité à faire sens de sa propre histoire est l’un des meilleurs prédicteurs d’un attachement sécure chez l’enfant. Le fait que tu poses la question est déjà protecteur.

Qu’est-ce que la paternité apprend vraiment sur soi ?

Que l’amour n’est pas suffisant seul — il faut aussi la présence, la régularité, la capacité à revenir après les erreurs. Que les enfants ne nous demandent pas d’être parfaits — ils nous demandent d’être là et d’être vrais. Et peut-être surtout : que devenir père est l’une des rares expériences qui force à se regarder vraiment — dans ce qu’on a reçu, dans ce qu’on porte, et dans ce qu’on veut donner.


Sources de l’article « Transmission en devenant père »

Siegel, D. & Hartzell, M., 2025, Dans le cerveau d’un parent

Tronick, E., 1989, Emotions and emotional communication in infants

Feldman, R. (2007). Parent-infant synchrony and the construction of shared timing. PubMed

Van der Kolk, B. (2014). Le Corps n’oublie rien. Albin Michel. Édition française 2020.

Cowan, P.A. (1988). Becoming a father: a qualitative study on the journey to fatherhood, Fatherhood Today: Fatherhood Today: Men’s Changing Role in the Family. — Sur la paternité comme développement identitaire.

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