Entre nature, humain et technologie
Symbiose, le refuge pour habiter sa paix.
IA et homme augmenté : que ferons-nous de tout ce que nous pourrons faire ?
L'IA peut augmenter nos capacités et nous faire gagner du temps. Mais pour quoi faire ? Une réflexion sur l'homme augmenté, le discernement et le temps rendu.
⏳ Homme augmenté – Temps de lecture ~16 minutes

Introduction sur des possibles
J’étais en train de réfléchir à l’IA… La finalité me semble être de sortir de quelque chose. De devenir plus grand… Mais dans quel but ? On parle beaucoup de ce que l’IA pourrait faire demain : écrire, programmer, diagnostiquer, concevoir, traduire, raisonner avec nous, peut-être accomplir en quelques minutes ce qui nous demande encore des heures. On se demande si elle remplacera des emplois, si elle deviendra trop puissante, si elle nous rendra dépendants et si elle finira par nous dépasser.
Supposons que cela fonctionne. Supposons que ces outils deviennent réellement extraordinaires. Supposons qu’un être humain ordinaire puisse disposer, presque en permanence, d’une extension capable de retrouver ce qu’il oublie, de lui expliquer ce qu’il ne comprend pas, de comparer des milliers d’informations, de l’aider à créer, à décider, à fabriquer, à apprendre.
Supposons, autrement dit, que nous devenions beaucoup plus capables.
Et après ?
Qu’est-ce qu’un humain fait de toute cette capacité supplémentaire ? Ecrit-il vingt livres au lieu d’un ? Crée-t-il dix entreprises ? Optimise-t-il chaque heure de son existence ? Accumule-t-il davantage parce qu’il le peut ? Ou cette puissance nouvelle finit-elle par modifier autre chose : la quantité de temps contraint, la place laissée aux autres, au corps, à la curiosité, au vivant, à tout ce qui n’a pas besoin d’être optimisé pour avoir de la valeur ?
La question de l’homme augmenté est souvent posée comme une frontière : jusqu’où pouvons-nous dépasser notre condition ? Mais peut-être qu’une autre frontière nous attend juste derrière. Lorsque nous pourrons faire davantage, saurons-nous encore choisir ce qui mérite d’être fait ?
L’homme augmenté n’a pas commencé avec l’IA
Il y a quelque chose de déroutant dans l’expression « homme augmenté ». Elle donne l’impression qu’il existerait d’un côté un être humain naturel, contenu dans les limites propres de son organisme, et de l’autre un humain moderne qui commencerait seulement maintenant à s’étendre grâce à la technologie. Notre histoire, elle, raconte pourtant autre chose.
Nous écrivons pour ne pas tout retenir. Nous utilisons des cartes pour ne pas devoir reconstruire seuls un territoire. Les lunettes corrigent ce que nos yeux ne voient plus suffisamment bien. Les nombres, les schémas et les équations nous permettent de manipuler des relations que notre intuition seule ne porterait pas toujours. Et un livre accomplit depuis longtemps une chose géniale : permettre à notre esprit de penser avec celui de personnes qui ne sont plus là.

En psychologie cognitive, Evan Risko et Sam Gilbert utilisent l’expression cognitive offloading, ou déchargement cognitif, pour désigner le fait de modifier notre environnement afin de réduire ce que notre cognition doit prendre directement en charge. Programmer un rappel dans son téléphone en est un exemple banal. Noter une idée plutôt que tenter de la maintenir en mémoire en est un autre. Leur revue de 2016 montre surtout que cette externalisation n’est pas une anomalie : elle fait partie de nos stratégies ordinaires pour penser et agir. (Risko & Gilbert, 2016)
Deux philosophes, Andy Clark et David Chalmers, ont poussé cette intuition avec leur article The Extended Mind (l’Esprit étendu). Ils proposent que, dans certaines conditions, des éléments extérieurs puissent être considérés comme des parties fonctionnelles d’un système cognitif. C’est une thèse philosophique, pas une découverte neuroscientifique démontrant que notre smartphone ferait littéralement partie de notre cerveau. Mais elle oblige à regarder autrement la frontière entre ce qui est « nous » et ce avec quoi nous pensons. (Clark & Chalmers, 1998)
L’intelligence artificielle arrive dans cette histoire ancienne, mais elle y ajoute quelque chose de particulier. Nous ne lui confions plus seulement une mémoire, une carte ou un calcul. Nous pouvons lui déléguer certaines opérations qui participaient directement à notre travail intellectuel : chercher, comparer, résumer, reformuler, produire une première version, faire émerger des hypothèses, repérer une contradiction. Cela ne signifie pas que l’IA pense comme nous, ni qu’elle possède nécessairement le type d’expérience intérieure que nous associons à la pensée. Cela signifie simplement que l’outil intervient désormais plus loin dans la chaîne de transformation de l’information.
Dès lors, demander si tout cela est « contre nature » devient moins simple qu’il n’y paraît. Les débats contemporains sur l’augmentation humaine montrent eux-mêmes combien la frontière est difficile à tracer. Une paire de lunettes, une éducation, un entraînement, un médicament, une prothèse ou une interface numérique ne modifient pas nos capacités de la même façon ; pourtant, ils rappellent tous que « naturel » et « artificiel » ne suffisent pas, à eux seuls, à décider de ce qui est souhaitable. La philosophie de l’augmentation humaine insiste justement sur cette difficulté : augmenter une capacité n’est pas encore dire si cette augmentation est bonne, pour qui, ni dans quel but. (Moseley & Juengst, 2025)
Dépasser certaines de nos limites n’est donc peut-être pas contraire à notre nature. La question plus difficile est de savoir quelles limites nous voulons dépasser et surtout pourquoi.
Être plus capable ne nous dit pas ce qui compte davantage
C’est ici que la promesse technologique rencontre une limite. Une IA peut nous aider à écrire vingt livres. Elle ne nous dit pas lequel mérite vraiment d’exister. Elle peut analyser dix mille placements, comparer leurs risques, leurs scénarios et leurs probabilités. Elle ne répond pas à la question : combien d’argent me suffit ? Elle peut organiser une journée à la minute près. Elle ne décide pas de ce qui mérite d’en occuper les heures.
Elle peut évidemment produire une réponse à ces questions. Elle peut convoquer des philosophes, dresser une liste de valeurs, argumenter pour une vie simple ou pour une vie ambitieuse. Ce n’est pas rien. Mais formuler des raisons n’est pas la même chose que posséder l’autorité de décider de nos fins. A un moment, quelqu’un doit encore dire : voilà la vie que je veux essayer d’habiter ; voilà ce que je considère comme assez ; voilà ce que je refuse de sacrifier, même si je pourrais produire davantage.
L’économiste et philosophe Amartya Sen a beaucoup travaillé sur cette distinction entre les moyens dont une personne dispose et la liberté réelle de mener une vie qu’elle a des raisons de valoriser. Son approche des capabilités ne parle pas d’intelligence artificielle. Mais elle apporte une distinction précieuse : augmenter les ressources, les possibilités ou les capacités n’indique pas automatiquement ce que nous devons en faire. Les moyens ne contiennent pas leurs propres fins. (Sen, 1999)
C’est peut-être l’un des paradoxes de notre époque. Nous construisons des machines capables d’améliorer très vite le comment, alors que le pourquoi reste largement à notre charge. Comment apprendre plus vite ? Comment automatiser ? Comment produire davantage ? Comment prévoir ? Comment optimiser ? Nous progressons à une vitesse remarquable sur ces questions.
Mais pourquoi apprendre ceci plutôt que cela ? Pourquoi gagner davantage ? Pourquoi optimiser ce moment ? Pourquoi voulons-nous que la vie soit plus efficace ? Ces questions n’ont pas disparu. Plus nos outils deviennent puissants, plus elles risquent au contraire de devenir importantes.
Une augmentation de nos capacités n’est pas encore une augmentation de notre discernement.
Deux manières de dépasser l’humain
En poursuivant cette réflexion, j’en suis arrivé à distinguer deux manières très différentes de « dépasser l’humain ». Ce n’est pas une classification scientifique mais une grille qui m’aide à comprendre ce qui me gêne et ce qui m’attire dans l’idée d’augmentation.
La première consiste à dépasser nos limites de capacité. Voir plus loin. Savoir davantage. Calculer plus vite. Produire davantage. Prévoir avec plus de précision. Réparer ce que le corps ne peut plus faire. Peut-être, un jour, prolonger considérablement certaines fonctions ou certains pans de l’existence. Toute l’histoire technique de l’humanité avance en partie dans cette direction, et l’IA accélère aujourd’hui le mouvement sur le terrain cognitif.
Mais il existe un autre dépassement, certes moins spectaculaire et beaucoup moins mesurable. Dépasser la première impulsion. Supporter de ne pas savoir. Comprendre quelqu’un dont on ne partage pas l’univers. Reconnaître que l’on possède assez. Accepter qu’une partie de la vie nous échappe. Aimer sans tout posséder. Transmettre sans fabriquer l’autre à notre image. Changer d’avis lorsqu’une réalité résiste à ce que nous voulions croire.
Les traditions philosophiques, morales et spirituelles travaillent depuis longtemps ce second territoire. Elles ne l’appellent pas toutes de la même manière, et elles ne donnent pas les mêmes réponses. Mais beaucoup partent d’une intuition commune : être humain ne consiste pas seulement à élargir son pouvoir d’action. Il s’agit aussi d’apprendre ce que nous faisons de ce pouvoir.
C’est là que la disproportion me dérange. Nos capacités techniques peuvent croître à une vitesse extraordinaire, tandis que notre rapport à la jalousie, à la peur, au besoin de reconnaissance, à la domination ou à l’incertitude ne suit aucune courbe exponentielle. Il ne s’agit pas d’affirmer que l’humanité ne progresse jamais moralement ; ce serait très simpliste. Il s’agit seulement de constater que savoir davantage et vouloir mieux ne sont pas le même apprentissage.
Que se passe-t-il si notre rayon d’action grandit beaucoup plus vite que notre capacité à discerner ce qui mérite d’en être fait ?
Une puissance nouvelle dans un animal ancien.
Une extension peut nous aider à penser ou penser trop vite à notre place
Cette question devient très concrète avec l’IA. On pourrait être tenté de croire qu’il existe seulement deux positions : l’utiliser et devenir dépendant, ou la refuser pour préserver sa pensée. Le réel est plus intéressant car plus nuancé.
Le déchargement cognitif n’est pas un défaut en soi. Ecrire une liste de courses ne détruit pas notre mémoire. Utiliser une calculatrice peut nous éviter de consacrer une partie de nos ressources à certaines opérations intermédiaires. Externaliser une opération peut parfois être une manière de réserver nos ressources cognitives à autre chose. Le problème n’est donc pas simplement que quelque chose pense, calcule ou mémorise à notre place. (Risko & Gilbert, 2016)
Mais avec l’IA générative, l’externalisation peut toucher des opérations beaucoup plus proches de ce que nous appelons réfléchir. Une étude présentée à CHI en 2025 a interrogé 319 travailleurs du savoir et recueilli 936 situations concrètes dans lesquelles ils avaient utilisé une IA générative. Les chercheurs n’ont pas mesuré une baisse objective de l’intelligence ou suivi les participants sur plusieurs années ; il s’agit principalement d’une enquête sur leurs pratiques et leur effort critique déclaré. Ils observent néanmoins une association intéressante : lorsque la confiance accordée à l’IA était plus forte, l’effort de pensée critique déclaré était plus faible. A l’inverse, une plus grande confiance dans sa propre capacité à accomplir la tâche était associée à davantage de pensée critique. (Lee et al., 2025)
Et voici quelque chose d’intéressant : les auteurs observent aussi un déplacement de la nature du travail critique. Avec l’IA, il s’agit de moins produire soi-même chaque élément de la réponse mais davantage de vérifier l’information, d’intégrer la proposition dans un contexte, de superviser la tâche, de décider ce qui mérite d’être conservé ou rejeté. Autrement dit, l’outil ne fait pas seulement disparaître une partie du travail intellectuel : il peut en déplacer le centre de gravité.

Je le vois à petite échelle dans ma manière de travailler sur Symbiose. Une IA peut rechercher une source, me signaler qu’une formulation va plus loin que l’étude citée, proposer une structure ou faire apparaître une contradiction que je n’avais pas vue. Elle peut me permettre d’aller plus loin. Mais elle peut aussi produire un texte suffisamment fluide pour donner envie de s’arrêter de penser trop tôt. Les deux possibilités existent dans le même outil. A moi de savoir poser les éléments dont je veux avoir entièrement la main.
Alors la question qui m’intéresse n’est plus : faut-il déléguer ? Nous déléguerons. Nous le faisons déjà. Elle devient : qu’est-ce que je veux déléguer sans déléguer mon jugement, ma responsabilité ou le goût d’aller voir derrière la réponse ?
Peut-être faudra-t-il apprendre une nouvelle forme de maîtrise : non pas savoir tout faire soi-même, mais savoir ce que l’on veut encore exercer soi-même.
Le temps rendu
Il existe pourtant une promesse de l’IA que je trouve profondément attirante, à condition de bien la comprendre jusqu’au bout : le temps.
En 2023, Shakked Noy et Whitney Zhang ont demandé à 453 professionnels diplômés de réaliser des tâches d’écriture comparables à celles de leur travail. La moitié avait accès à ChatGPT. Dans cette expérience, l’utilisation de l’outil a réduit le temps moyen d’exécution d’environ 40 % et augmenté de 18 % la qualité moyenne évaluée des productions. Ce résultat concerne des tâches d’écriture professionnelles bien délimitées ; il ne signifie évidemment pas que l’IA fera gagner 40 % de temps à tout le monde, dans tout métier. (Noy & Zhang, 2023)
Une étude de terrain publiée ensuite par Erik Brynjolfsson, Danielle Li et Lindsey Raymond porte sur 5 172 agents de support client auxquels un assistant génératif a été progressivement déployé. L’accès à l’outil a augmenté en moyenne d’environ 15 % le nombre de problèmes résolus par heure, avec des effets très différents selon l’expérience des salariés : les gains étaient notamment plus importants chez les moins expérimentés. Là encore, il s’agit d’un contexte précis, pas d’une loi générale de la productivité. (Brynjolfsson, Li & Raymond, 2025)
Ces études ne disent pourtant presque rien de la question qui me paraît la plus importante : que deviennent les minutes libérées ?
Nous parlons spontanément de temps gagné. L’expression elle-même est révélatrice. Ce qui est gagné semble devoir être utilisé, investi, transformé en rendement supplémentaire. Une tâche terminée plus vite libère un espace ; cet espace devient immédiatement disponible pour une autre tâche. Puis une autre. La machine nous permet d’aller plus vite et, presque sans nous en apercevoir, nous réorganisons parfois le monde pour qu’il exige désormais ce nouveau rythme.
C’est pour cela que je préfère utiliser une autre expression : le temps rendu.
C’est pour moi une manière de regarder ce qui se passe après le gain de productivité. Une machine accomplit en vingt minutes ce qui nous en demandait deux heures. Il reste une heure quarante. Cette durée peut être reprise immédiatement par le travail, et parfois nous le choisirons. Elle peut servir à écrire autre chose, lancer un projet, résoudre un problème important. Il n’y a rien de mauvais à cela.
Mais elle peut aussi revenir à celui qui l’avait consacrée à la tâche. A ses enfants, une promenade, une personne qu’il aime, un livre, au sport, à préparer tranquillement un repas ou à regarder quelque chose pousser, la vie tout simplement. Elle peut redevenir une partie de notre existence qui n’a pas besoin de justifier son rendement.

Depuis quelque temps, j’essaie de concentrer davantage mon travail le matin et de préserver une partie du reste de la journée pour écrire librement, lire, bouger, être avec mes garçons, ou juste ne rien faire. Ce choix n’est pas toujours possible et j’ai du mal à le transformer en règle intangible. Mais il donne à cette question une dimension très concrète : si les outils que j’utilise me permettent réellement d’accomplir certaines choses plus vite, est-ce que je vais employer chaque minute économisée à produire encore davantage ?
Ou est-ce qu’une partie de cette efficacité peut justement servir à ne plus organiser toute ma vie autour du travail et de ce que je produis ?
Le temps économisé appartient à la productivité. Le temps rendu redevient disponible pour la vie.
J’en tire une pratique très simple, qui n’est ni un protocole scientifique ni une méthode d’organisation : lorsque quelque chose me fait réellement gagner du temps, j’essaie parfois de ne pas remplir immédiatement l’espace. En me posant une seule question : à quoi est-ce que je veux rendre ce temps ?
La réponse peut varier fortement selon les jours et mon énergie bien sûr. L’important n’est pas la destination correcte à tout prix. C’est de remettre un choix là où l’accélération crée facilement un automatisme.
Augmenté de quoi ?
Le mot « augmenté » me semble alors demander un complément. Augmenté de quoi ?
De connaissances, probablement. De capacité à produire, certainement dans certains domaines. De mémoire externe, nous le sommes déjà. De pouvoir d’action, très vraisemblablement. Peut-être un jour de longévité ou de capacités sensorielles d’une manière qui nous paraît encore étrange aujourd’hui.
Mais augmenté de liberté ? De discernement ? De présence ? De capacité à supporter l’incertitude ? De temps réellement vécu ? Rien de cela ne découle automatiquement de la puissance technique.
Le même gain de productivité peut donner naissance à plusieurs mondes. Il peut devenir davantage de production, davantage de compétition, des exigences supérieures parce que tout le monde dispose désormais du même outil. Il peut aussi, selon nos choix personnels, économiques et politiques, diminuer certaines contraintes et rendre une partie du temps à d’autres dimensions de l’existence. La technologie seule ne tranche pas entre ces possibilités.
C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu de l’homme augmenté. Pas seulement dans la question de savoir jusqu’où nous réussirons à repousser nos limites, mais dans celle de savoir ce que nous conserverons volontairement lorsque certaines de ces limites auront reculé.
Si une machine peut se souvenir à ma place, qu’est-ce que je veux encore apprendre assez profondément pour que cela transforme ma manière de comprendre le monde ? Si elle peut écrire à ma place, qu’est-ce que je tiens encore à formuler moi-même ? Si elle peut m’aider à décider, quelles décisions ai-je besoin d’assumer pour rester l’auteur de ma vie ? Si elle peut me faire gagner une heure, à quoi ai-je envie que cette heure appartienne ?
L’augmentation la plus intéressante n’est peut-être pas celle qui nous permet de remplir davantage la vie. Elle pourrait être celle qui nous donne enfin la possibilité de choisir ce que nous cessons de remplir.
Conclusion du refuge
Je reviens à la question qui m’a conduit jusque-là. Qu’est-ce qu’un homme qui dépasse une partie de sa condition fera de plus qu’un homme ordinaire ?
Peut-être énormément. Il pourra apprendre plus vite, créer avec des moyens qui étaient autrefois réservés à des équipes entières, comprendre des domaines qui lui semblaient inaccessibles, éviter certaines erreurs, retrouver ce qu’il a oublié, fabriquer plus rapidement ce qu’il imagine. Je ne ressens pas le besoin de minimiser cette puissance pour protéger une définition romantique de l’humain.
Mais « davantage » ne répond toujours pas à « pourquoi ».
Même entourés d’outils extraordinairement intelligents, il nous faudra encore décider pourquoi nous nous levons le matin, avec qui nous voulons passer nos heures, ce que nous refusons de sacrifier, combien est assez, ce qui mérite notre attention, ce que nous voulons transmettre à nos enfants et quel monde nous sommes en train de rendre possible par nos choix ordinaires.
Symbiose s’intéresse souvent à cette frontière : comment vivre avec la technologie sans s’y perdre, comment préserver l’attention lorsque tout cherche à la capter ou simplement comment transmettre l’ennui. Cette réflexion prolonge ce chemin. Elle ne demande pas de ralentir l’innovation ni de choisir entre la forêt et la machine. Elle demande simplement de remettre la question des fins à côté de celle des moyens.
Car nous aurons peut-être bientôt des outils capables de faire avec nous beaucoup plus que ce que nous savons aujourd’hui imaginer. J’espère seulement que nous ne confondrons pas la possibilité de tout accélérer avec l’obligation de le faire.
Peut-être que le véritable progrès ne sera pas l’homme devenu capable de tout faire, mais celui qui, entouré d’outils capables d’en faire toujours davantage, saura encore choisir ce qui mérite d’être fait.
Prends soin de toi et du temps que tu choisis de rendre à la vie.
Voyageur ✨
Nous avons allongé nos yeux jusqu’aux étoiles,
notre mémoire hors de nos corps.Et si nous réapprenons à laisser une heure revenir
vers un visage, un arbre, un silence,
vers ce qui n’avait rien demandé.Car tout ce que nous pouvons faire
n’attend pas forcément d’être fait.

Envie de faire voyager ce texte ? N’hésite pas à le partager sur ton réseau ou à quelqu’un en qui il résonnera.
FAQ – Homme augmenté
Qu’est-ce qu’un homme augmenté ?
L’expression peut être utilisée au sens large pour désigner un humain dont certaines capacités sont étendues par des outils ou des techniques. Dans la littérature bioéthique sur l’augmentation humaine, le terme “renforcé” désigne plus précisément des interventions visant à améliorer la forme ou le fonctionnement humains au-delà de ce qui est nécessaire pour restaurer ou maintenir la santé. L’IA ne transforme pas nécessairement notre organisme, mais elle peut augmenter certaines de nos capacités fonctionnelles en prenant en charge des opérations de recherche, de comparaison, de synthèse ou de production. Il est donc utile de préciser le sens choisi plutôt que de supposer une définition unique.
Dépasser la condition humaine est-il contre nature ?
Le caractère naturel ou artificiel d’une pratique ne suffit pas, à lui seul, à dire si elle est souhaitable. Les humains étendent depuis longtemps leurs capacités par l’apprentissage, les lunettes, l’écriture, les médicaments ou les outils. Les débats éthiques sur l’augmentation humaine portent plutôt sur les fins poursuivies, les risques, la justice d’accès, l’autonomie, l’identité et les conséquences sociales. La bonne question n’est donc peut-être pas seulement « est-ce naturel ? », mais « qu’augmentons-nous, pour quoi faire, et à quel prix ? ».
L’IA nous fait-elle réellement gagner du temps ?
Dans certaines tâches, oui. Noy et Zhang (2023) ont observé, dans une expérience sur 453 professionnels réalisant des tâches d’écriture, une diminution moyenne du temps d’environ 40 % avec ChatGPT et une amélioration de la qualité évaluée. Brynjolfsson, Li et Raymond (2025) ont observé en entreprise un gain moyen d’environ 15 % de productivité chez 5 172 agents de support équipés d’un assistant génératif. Cependant, ces résultats concernent des contextes précis et ne permettent pas de généraliser un pourcentage de gain à tous les métiers ou toutes les tâches.
Utiliser l’IA risque-t-il de réduire notre esprit critique ?
Les données disponibles invitent à la nuance. Le déchargement cognitif existe depuis bien avant l’IA et peut être utile en libérant des ressources mentales. Une enquête menée en 2025 auprès de 319 travailleurs du savoir a observé qu’une plus grande confiance dans l’IA était associée à moins d’effort critique déclaré, mais elle ne démontre pas que l’IA provoque une baisse durable des capacités critiques. Elle suggère aussi que le travail critique se déplace vers la vérification, l’intégration et la supervision. L’enjeu semble donc autant concerner la manière d’utiliser l’outil que son utilisation elle-même.
Sources de l’article « Homme augmenté »
Clark, A. & Chalmers, D. (1998). The Extended Mind. Analysis, 58(1), 7-19. DOI : 10.1093/analys/58.1.7
Risko, E. F. & Gilbert, S. J. (2016). Cognitive Offloading. Trends in Cognitive Sciences, 20(9), 676-688. DOI : 10.1016/j.tics.2016.07.002
Noy, S. & Zhang, W. (2023). Experimental evidence on the productivity effects of generative artificial intelligence. Science, 381(6654), 187-192. DOI : 10.1126/science.adh2586
Brynjolfsson, E., Li, D. & Raymond, L. R. (2025). Generative AI at Work. The Quarterly Journal of Economics, 140(2), 889-942. DOI : 10.1093/qje/qjae044
Lee, H.-P. (Hank), Sarkar, A., Tankelevitch, L., Drosos, I., Rintel, S., Banks, R. & Wilson, N. (2025). The Impact of Generative AI on Critical Thinking: Self-Reported Reductions in Cognitive Effort and Confidence Effects From a Survey of Knowledge Workers. Proceedings of the 2025 CHI Conference on Human Factors in Computing Systems, Article 1121, 1-22. DOI : 10.1145/3706598.3713778
Sen, A. (1999). Development as Freedom. Oxford University Press.
Moseley, D. & Juengst, E. (2025, revision substantielle). Human Enhancement. Stanford Encyclopedia of Philosophy. Référence philosophique de synthèse sur les débats relatifs à l’augmentation humaine.
