Entre nature, humain et technologie
Symbiose, le refuge pour habiter sa paix.
Peur du silence : pourquoi avons-nous besoin de tout remplir ?
Pourquoi le silence devient-il inconfortable dès que plus rien ne nous occupe ? Psychologie, philosophie et une pratique douce pour l’apprivoiser.
⏳ Peur du silence – Temps de lecture ~14 minutes

Introduction sans un bruit
Le silence a été pendant longtemps mon pire ennemi, celui que je fuyais.
Aujourd’hui, c’est mon meilleur ami je crois.
Je ne sais pas exactement quand ce retournement s’est produit.
Lentement, au fil de mon évolution et de mon chemin vers la paix. Mais pas sans turbulences, ça c’est certain.
J’ai une relation assez particulière avec lui. D’un côté, j’ai besoin d’instants de vide, de silence, où personne n’attend rien de moi et où je peux penser, me reposer, me retrouver. De l’autre, il y a ce vide qui réveille encore parfois des angoisses très fortes. Deux silences très différents. Deux états que j’ai mis du temps à distinguer et à habiter.
Cet article est une tentative de comprendre pourquoi. Et peut-être ce qu’il y a à apprendre dans ce paradoxe-là.
Deux silences qui n’ont pas le même visage
Commençons par une distinction, car tous les silences ne sont pas les mêmes.
Ce que nous appelons « silence » recouvre en réalité plusieurs états très différents : l’absence de bruit extérieur, le fait d’être seul, le fait de n’avoir rien à faire, et le fait de rester avec ses propres pensées sans stimulation extérieure. Ces états peuvent se combiner, mais ils ne produisent pas les mêmes effets, les mêmes ressentis et donc les mêmes acceptations.
Ce que je cherche certains soirs quand je ferme l’ordinateur et que je m’installe sans rien faire, c’est le silence reposant. Celui où personne n’attend rien de moi, où je peux laisser mon esprit aller où il veut. Celui-là me régénère.
Ce qui réveille l’anxiété parfois encore, c’est quelque chose de plus profond. Pas le silence sonore. L’impression de ne compter pour personne. Ce vide-là me donne le vertige, et aujourd’hui je le regarde enfin sans les substances qui m’endorment et qui me permettaient de le fuir.
Ce sont deux silences distincts. Et les comprendre séparément est déjà quelque chose
Ce qu’on remplissait vraiment
Il y a eu une époque où chaque journée que je passais seul, je la passais sur mon téléphone à écrire. Pas parce que j’avais spécialement des choses à dire. Mais surtout pour avoir des réponses. Pour qu’une présence arrive depuis quelque part, pour savoir que quelqu’un pense à moi.
Je ne le comprenais pas ainsi sur le moment. Mais c’est ce que c’était, une sorte de fuite. Quand le silence s’installait, j’avais besoin d’une preuve que j’existais pour quelqu’un.
En 2014, le psychologue Timothy Wilson et ses collègues ont publié dans Science une série d’études sur ce qu’ils appellent « the challenges of the disengaged mind » (les défis de l’esprit désengagé).
Les participants devaient passer quelques minutes seuls avec leurs pensées, sans stimulation extérieure. Beaucoup trouvaient l’exercice difficile. Dans une expérience célèbre, certains ont même préféré s’administrer de petits chocs électriques plutôt que de rester dans cet état.
(Wilson, T.D., Reinhard, D.A., Westgate, E.C., Gilbert, D.T., Ellerbeck, N., Hahn, C., Brown, C.L. & Shaked, A. (2014). Just think : The challenges of the disengaged mind. Science, 345(6192), 75-77.)
Ce résultat a été souvent caricaturé. La suite est plus importante. Des réplications ultérieures incluant une étude dans onze pays, et une synthèse de trente-six études portant sur plus de dix mille participants, ont montré ceci : penser seul n’est pas intrinsèquement insupportable. C’est une compétence.
Elle requiert de pouvoir orienter son attention vers quelque chose de suffisamment signifiant. Penser volontairement pour le plaisir n’est pas aussi spontané qu’on pourrait le croire. Cela demande notamment de trouver un contenu mental suffisamment intéressant et de parvenir à y maintenir son attention. Des expériences montrent toutefois qu’on peut rendre cet exercice plus facile.
(Buttrick, N. et al. (2019). Cross-cultural consistency and relativity in the enjoyment of thinking versus doing. Journal of Personality and Social Psychology, 117(5), e71–e83.
Wilson, T. D., Westgate, E. C., Buttrick, N. R. & Gilbert, D. T. (2019). The mind is its own place: The difficulties and benefits of thinking for pleasure. Advances in Experimental Social Psychology, 60, 175–221.)
Une précision essentielle : Wilson n’étudie pas la peur du silence sonore. Il étudie spécifiquement ce qui se passe quand on doit produire soi-même, sans support extérieur, le contenu de son attention. On peut être parfaitement à l’aise dans le silence et trouver difficile de rester avec ses pensées. Les deux états sont liés mais distincts.
Ce que cela dit de notre époque : les technologies ont rendu extraordinairement facile ce qui était autrefois plus coûteux. Ne jamais avoir à produire soi-même le contenu de son attention. Avec ça, qu’est-ce qu’on a gagné ? Qu’est-ce qu’on a perdu ?
Être seul n’est pas être abandonné

Je n’ai jamais vraiment trouvé le mot juste pour décrire ce que je ressentais dans les moments de solitude. J’ai parfois envie d’appeler ça, avec mes propres mots, une sorte de “syndrome de l’orphelin” : l’idée de ne compter pour personne. Pas juste être seul mais quelque chose de plus profond. L’impression que si je ne dis rien, je n’existe pas.
Lorsque je suis en interaction avec les autres, je m’adapte souvent, animé par cette peur du rejet. Les autres me coûtent de l’énergie, malgré eux bien sûr. Une énergie que je récupère en étant seul, dans mon silence. Tu vois, c’est tout un paradoxe pour moi et une recherche d’équilibre constant.
Le psychanalyste britannique Donald Winnicott a proposé en 1958 une idée que je présente pour ce qu’elle est : une grille de lecture psychanalytique, pas une causalité démontrée. Mais elle résonne en moi.
Winnicott décrit la capacité à être seul comme une acquisition de la maturité émotionnelle. Et il formule un paradoxe : cette capacité se développe d’abord dans l’expérience d’être seul en présence de quelqu’un. Dans la perspective de Winnicott, un enfant qui peut être seul tout en sentant la présence disponible d’un autre construirait progressivement cette capacité à être seul.
(Winnicott, D.W. (1958). The Capacity to Be Alone. International Journal of Psycho-Analysis, 39, 416-420.)
Je pense à la cuisine.
Les semaines où j’ai les enfants, il y a des moments où j’aime être seul dans ma tête tout en les ayant dans la même pièce que moi. C’est peut-être pour ça que je prends tellement de plaisir à cuisiner. J’y suis seul dans mes pensées, mais je ne suis pas seul. Et ça change tout. Je pense que c’est pareil de leur côté, ils jouent ou ils lisent mais papa est disponible à tout moment.
Winnicott appelait ça « être seul en présence d’un autre ». Sans le savoir, j’avais trouvé ma version.
Ce que nous pourrions perdre quand chaque blanc est rempli
Je veux être honnête sur ce qui suit : c’est en partie une hypothèse éditoriale, pas une conclusion scientifique établie.
La recherche sur le repos éveillé (wakeful rest) montre quelque chose d’intéressant. Une méta-analyse publiée en 2025 par Weng et ses collègues, portant sur trente-sept études, soixante-trois expériences et quatre-vingt-deux comparaisons, suggère que des périodes de faible sollicitation après un apprentissage peuvent être associées à une meilleure consolidation de certaines informations.
Une méta-analyse plus récente de Parra, Zhang & Radvansky (2026) documente une hétérogénéité importante entre études, avec des effets notamment plus faibles chez les jeunes adultes en bonne santé. L’effet semble donc exister, mais son ampleur varie fortement selon les populations et les situations expérimentales.
(Weng, L., Yu, J., Lv, Z., Yang, S., Jülich, S. T. & Lei, X. (2025). Effects of wakeful rest on memory consolidation: A systematic review and meta-analysis. Psychonomic Bulletin & Review, 32(5), 1937–1968.
Parra, D., Zhang, Z. & Radvansky, G. (2026). Should we all just take 10? A meta-analysis of wakeful rest. Psychonomic Bulletin & Review, 33, article 49)
Ce que ces travaux ne prouvent pas : que remplir chaque silence est mauvais pour le cerveau. Ce n’est pas ce qu’ils étudient.
Ce qu’ils suggèrent, plus modestement : certaines périodes de faible interférence semblent jouer un rôle dans ce que le cerveau fait avec ce qu’il vient de traiter. Lorsqu’on enchaîne immédiatement nouvelle information sur nouvelle information, on supprime peut-être certains de ces moments.
Et voici ma propre observation, qui n’appartient qu’à moi : ce que j’aime le plus dans le silence, c’est l’espace qu’il me laisse pour me projeter. Construire mentalement des projets. Voir quelque chose apparaître que je n’avais pas encore conscientisé. Ces moments-là me donnent une énergie interne que j’ai toujours hâte de concrétiser.
Mais j’ai aussi appris une chose : passé un certain seuil, la solitude et le silence créent des ruminations. C’est autre chose, une autre direction. Certaines semaines chargées, il me faut plusieurs jours seul pour être à nouveau bien. Si je ne prends pas ces moments, je sens progressivement mon équilibre se dégrader. Mais passé un certain moment, le silence se retourne. Il devient un espace où les pensées tournent en rond plutôt que de s’ouvrir. Et je vois alors le bien être retrouvé diminuer. Du coup, le bon équilibre doit être trouvé et les années m’enseignent doucement à le comprendre.
Le silence n’est donc pas un remède. Chez moi, j’ai découvert qu’il pouvait parfois ouvrir et parfois enfermer.
Picard : le silence comme arrière-fond des choses

Je veux te partager une idée philosophique qui m’a arrêté. Elle vient de Max Picard, auteur de Die Welt des Schweigens (Le monde du silence), publié en 1948. Je la présente pour ce qu’elle est : une proposition philosophique, non un résultat empirique.
(Picard, M. (1948). Die Welt des Schweigens / Le Monde du Silence. PUF, trad. fr.)
Picard ne dit pas que le silence est utile ou reposant. Il dit quelque chose de plus radical : le silence est l’arrière-fond qui donne du relief aux choses. La parole a besoin de lui pour avoir du poids. Sans lui, les mots flottent dans d’autres mots.
Une conversation a besoin de pauses pour que ce qui est dit puisse exister vraiment. Une journée aussi, peut-être, ainsi qu’une relation, ainsi qu’une vie.
Il se demande si tout remplir finit-il par rendre tout équivalent.
Je n’ai pas de réponse définitive à cette question. Mais je la trouve vraie dans ma propre expérience. Les journées où tout est rempli ont moins de saveur que celles où quelque chose a pu se déposer. J’en reviens aux enfants car être parent solo est un très bel exemple, les soirs où je me couche en me sentant le mieux sont ceux qui suivent les journées où j’ai pu alterner entre moment à moi et moment avec mes boys.
Le silence habité
Comme dans les autres articles de Symbiose, j’aime te laisser une petite pratique. Pas une méditation, ni un défi. Juste une expérience.
Une ou deux fois dans la semaine, coupe tout apport extérieur pendant deux ou trois minutes. Pas de téléphone, pas de musique, pas de lecture.
Reste simplement là et observe ce qui apparaît en premier.
Une envie de saisir ton téléphone ? Une pensée ? De l’ennui ? Une tension ? Un soulagement ?
Puis pose-toi une seule question :
Quelles pensées viennent quand je ne remplis rien ?

L’objectif n’est pas d’obtenir la paix. Seulement de voir ce qui se passe quand tu ne recouvres pas immédiatement l’espace.
J’appelle cela le silence habité : pas un silence parfait, simplement un silence que l’on choisit, cette fois-ci, de ne pas fuir.
Et il y a un endroit où je le trouve beaucoup plus facile à habiter : dans la nature. Elle n’est jamais vraiment silencieuse, mais elle remplit l’espace sans nous solliciter constamment.
Pour aller plus loin dans Symbiose
Si tu veux comprendre ce qui se passe quand l’attention se fragmente au-delà du silence :
→ Pourquoi je n’arrive plus à me concentrer ?
Si tu veux explorer ce que signifie réapprendre à ne rien faire :
→ Apprendre à ne rien faire – Pourquoi et comment ?
Pour comprendre ce que le vivant sait sur le relèvement :
→ Se ressourcer dans la nature — ce que la forêt m’a appris sur le relèvement
Et enfin, je te propose un petit article sur Vieillir en sagesse :
→ Vieillir en Sagesse : 7 clés scientifiques pour ralentir le déclin naturellement
Conclusion du refuge
Le silence était mon pire ennemi.
Parce qu’il me mettait face à ce que je ne voulais pas voir. La peur de ne compter pour personne. Le vide que j’avais appris à remplir coûte que coûte. Peut être au fond la simple peur d’écouter mes pensées.
Il est devenu mon meilleur ami.
Pas parce que j’ai guéri de tout ça, ça non. Mais parce que j’ai appris à rester dedans un peu plus longtemps. À regarder ce qui s’y trouve. À faire la différence entre le silence qui repose et celui qui dévore. Et aujourd’hui, je m’étonne à trouver du plaisir en sa compagnie.
Habiter sa paix : ce n’est pas faire taire son esprit.
C’est peut-être pouvoir rester quelques instants avec ce qui est là, sans devoir immédiatement le recouvrir.
Le silence a peut-être des choses à nous dire.

Si ces mots ont résonné, tu peux les transmettre à quelqu’un qui en a besoin ou les partager sur ton réseau.
Prends soin de toi et de ce que tu entends quand le bruit s’arrête.
Voyageur ✨
Quand le bruit se retire,
il ne reste pas le vide.
Il reste le vent derrière la fenêtre,
une maison qui respire,
une pensée qui passe
sans demander qu’on la retienne.
Il reste parfois une peur,
parfois une paix,
Quelque part simplement nous.
Alors ne remplis pas tout.
Laisse un peu d’espace
à ce qui n’a pas encore de nom.
Peut-être que ton silence
n’attend rien de toi.
A part te découvrir
Dans ce que tu as à te dire.
FAQ – Peur du silence
Pourquoi le silence devient-il inconfortable pour certaines personnes ?
Les recherches de Wilson et ses collègues (2014) suggèrent que ce qui est difficile n’est pas toujours l’absence de bruit, mais le fait de devoir produire soi-même le contenu de son attention. Des réplications dans onze pays et une synthèse de trente-six études ont montré que penser seul n’est pas intrinsèquement insupportable, mais que c’est une compétence. Elle dépend notamment de la capacité à orienter son attention vers quelque chose de suffisamment signifiant.
Qu’est-ce que la capacité à être seul selon Winnicott ?
Winnicott propose en 1958, dans un cadre psychanalytique, que la capacité à être seul est une acquisition émotionnelle qui se développe d’abord dans l’expérience d’être seul en présence d’un autre fiable. Ce n’est pas une conclusion empirique établissant un lien de causalité direct. C’est une grille de lecture qui permet de comprendre que la difficulté à être seul n’est pas une question de volonté, mais peut-être de sécurité intérieure à construire.
Les moments sans stimulation sont-ils bons pour le cerveau ?
La question ne se pose pas ainsi. Des périodes de faible sollicitation externe après un apprentissage semblent associées à une certaine consolidation mémorielle selon une méta-analyse de 2025 (Weng et al.). Mais une méta-analyse plus récente (Parra, Zhang & Radvansky, 2026) documente des résultats hétérogènes. Chez certaines personnes, les moments laissés aux pensées peuvent également prendre une forme ruminative ; réflexion et rumination ne sont pas la même chose. Le silence choisi et le silence subi ne produisent pas les mêmes effets.
Comment apprendre à apprivoiser le silence ?
Par petits gestes. Deux à trois minutes sans apport extérieur, une ou deux fois par semaine. Observer le premier mouvement qui apparaît sans le juger : envie de saisir le téléphone, une pensée, de l’ennui. Puis une seule question : qu’est-ce qui apparaît quand je ne remplis rien ? L’objectif n’est pas d’obtenir la paix. C’est de rencontrer l’endroit où commence le besoin de remplissage.
Sources de l’article « Peur du silence »
Wilson, T.D., Reinhard, D.A., Westgate, E.C., Gilbert, D.T., Ellerbeck, N., Hahn, C., Brown, C.L. & Shaked, A. (2014). Just think : The challenges of the disengaged mind. Science, 345(6192), 75-77.
Weng, L., Yu, J., Lv, Z., Yang, S., Jülich, S. T. & Lei, X. (2025). Effects of wakeful rest on memory consolidation: A systematic review and meta-analysis. Psychonomic Bulletin & Review, 32(5), 1937–1968.
Parra, D., Zhang, Z. & Radvansky, G. (2026). Should we all just take 10? A meta-analysis of wakeful rest. Psychonomic Bulletin & Review, 33, article 49
Winnicott, D.W. (1958). The Capacity to Be Alone. International Journal of Psycho-Analysis, 39, 416-420.
Picard, M. (1948). Die Welt des Schweigens / Le Monde du Silence. PUF, trad. fr
Buttrick, N. et al. (2019). Cross-cultural consistency and relativity in the enjoyment of thinking versus doing. Journal of Personality and Social Psychology, 117(5), e71–e83.
Wilson, T. D., Westgate, E. C., Buttrick, N. R. & Gilbert, D. T. (2019). The mind is its own place: The difficulties and benefits of thinking for pleasure. Advances in Experimental Social Psychology, 60, 175–221.
