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La sagesse vient-elle avec l’âge ?
L’âge fournit de la matière. Mais rien n’oblige à en faire de la sagesse. Ce que la recherche révèle sur ce qui transforme une expérience vécue en expérience comprise.
⏳ La sagesse vient-elle avec l’âge ? – Temps de lecture ~13 minutes

Introduction sur un regard posé
Certains de mes proches me considèrent comme quelqu’un de sage. Je trouve ça plutôt étonnant.
Quand ils me le disent, je ne sais pas quoi répondre. Parce qu’au fond, je ne suis pas certain que ce soit vrai.
Ce qu’ils voient, je crois, c’est ceci : j’essaie de ne pas répondre immédiatement depuis ce que je ressens. Je prends un peu de recul et je cherche ce que la situation raconte de plus large que l’instant lui-même. J’essaie aussi de construire ma paix au quotidien malgré tout ce que j’ai traversé et je m’applique des règles de vie que je considère comme saines.
Est-ce que c’est ça, être sage : réussir à apprendre de ce qu’on traverse sans prétendre que cela ne nous atteint plus ?
Je ne sais pas. Parce qu’au quotidien, je me trouve encore beaucoup envahi par mon esprit. Ma vie est celle que j’ai voulu me construire, mais il reste des turbulences. Des turbulences internes. Alors chaque jour j’essaie de les voir, de les vivre, de les traverser, de les comprendre, de les conscientiser, de les verbaliser. Pour que ces maux aient un contour. Pour pouvoir vivre plus apaisé demain… sans savoir si on peut vraiment y arriver.
C’est peut-être ça, la sagesse : non pas ne plus avoir de turbulences, mais apprendre à les traverser autrement.
Cet article pose donc une question que je me pose moi-même. Et la réponse de la recherche est assez surprenante.
Pourquoi nous avons associé vieillesse et sagesse
L’intuition est logique.
Plus les années passent, plus on a traversé de situations. Plus on a été confronté à l’incertitude, à la perte, aux turbulences, à la complexité des autres.
Presque toutes les cultures humaines ont produit, indépendamment, cette croyance : les anciens savent. Ils voient ce que les plus jeunes ne voient pas encore. Le temps leur a enseigné son rythme et ses vertus.
Il y a quelque chose de juste là-dedans. Le temps peut favoriser certaines formes de maturité. L’expérience accumulée est un fondement réel de la sagesse. Cependant, multiplier les expériences et apprendre de ces dernières restent deux choses différentes.
Les années fournissent de la matière. Elles ne nous obligent pas à en faire de la sagesse.
Ce que la science montre : une réponse plus complexe que oui ou non
La psychologue autrichienne Judith Glück a examiné en 2024 ce que plusieurs décennies de recherche sur la sagesse permettent de voir. Sa conclusion : le lien entre âge et sagesse est réel mais hautement variable. Certaines mesures progressent avec l’âge, d’autres stagnent, d’autres encore déclinent. Et ce qui différencie les trajectoires, c’est moins le nombre d’années que la qualité de ce qu’on en a fait.
On trouve des individus relativement jeunes très sages et, inversement, des personnes âgées qui ne le sont pas particulièrement. Les expériences vécues fournissent une matière possible ; elles ne garantissent pas ce que nous en ferons.
(Glück, J. (2024). Wisdom and aging. Current Opinion in Psychology, 55, 101742.)
Igor Grossmann et ses collègues ont ajouté une complication fascinante. Dans une étude menée en 2012, ils ont trouvé une association entre âge et raisonnement sage chez des participants américains. Mais quand ils ont répété la même étude avec des participants japonais, l’association avait disparu. L’âge n’agit pas de la même façon selon la culture dans laquelle on vieillit. L’association entre âge et raisonnement sage n’apparaît donc pas de manière identique dans tous les contextes culturels étudiés.
(Grossmann, I., Karasawa, M., Izumi, S., Na, J., Varnum, M.E.W., Kitayama, S. & Nisbett, R.E. (2012). Aging and Wisdom: Culture Matters. Psychological Science, 23(10), 1059-1066.)
Ce que ces recherches disent ensemble est plus intéressant que « l’âge rend sage » ou « ça ne rend pas sage ». Elles disent : l’âge crée des conditions qui peuvent favoriser la sagesse. Mais ces conditions ne produisent rien automatiquement. Quelque chose d’autre doit se passer.
Qu’est-ce qu’être sage, alors ?

La psychologue Monika Ardelt propose un modèle qui m’a éclairé sur ce que mes proches perçoivent peut-être chez moi. Certes, ce n’est qu’un modèle parmi d’autres, mais il a l’avantage d’être concret.
(Ardelt, M. (2003). Empirical assessment of a Three-Dimensional Wisdom Scale. Research on Aging, 25(3), 275-324.)
Elle décrit trois dimensions à la sagesse.
La dimension cognitive d’abord : la capacité de voir les choses avec le minimum d’illusion de l’esprit sur soi-même et sur la situation. Reconnaître la complexité. Accepter qu’on ne sait pas tout. Ne pas réduire ce qui est ambigu à simplement ce qu’on voudrait qu’il soit.
La dimension réflexive ensuite : se regarder soi-même dans la situation, pas seulement la situation de l’extérieur. Comprendre comment sa propre perspective déforme ce qu’on perçoit. Voir le rôle qu’on joue dans ce qui nous arrive.
La dimension affective enfin : la compassion, l’attention au bien-être des autres, l’absence d’hostilité ou d’indifférence. Une chaleur sans naïveté.
Cette étude m’a parlé. Car au quotidien, c’est dans ces directions que j’essaie d’avancer, parfois avec plus de succès que d’autres. Et l’écriture de cet article m’a aidé en pouvant les nommer. Ces trois dimensions ne s’accumulent donc pas avec les années mais elles se travaillent bel et bien.
Le vrai paradoxe : même les sages ont leurs turbulences

Voici ce que je trouve le plus honnête dans toute cette recherche.
Grossmann a identifié quelque chose qu’il appelle la sagesse situationnelle. Une même personne peut raisonner très clairement sur le problème d’un ami, et perdre presque tout recul sur son propre problème à l’identique.
Ses travaux ajoutent donc une nuance importante : même chez une même personne, la capacité à raisonner avec sagesse peut fortement varier selon la situation. On peut donc avoir développé certaines dispositions que l’on associe à la sagesse sans réussir à les mobiliser chaque fois que nous sommes nous-même impliqués.
(Grossmann, I. (2017). Wisdom in Context. Perspectives on Psychological Science, 12(2), 233-257.)
Il y a même un nom pour ce phénomène : le Paradoxe de Salomon. Salomon, le roi légendairement sage, ne pouvait pas s’appliquer à lui-même la sagesse qu’il dispensait aux autres. Dans une série d’expériences menées sur 693 personnes, Grossmann et Kross ont montré que les participants raisonnaient systématiquement mieux sur les conflits des autres que sur leurs propres conflits. Et que prendre une perspective psychologiquement plus distante réduisait cette asymétrie.
(Grossmann, I. & Kross, E. (2014). Exploring Solomon’s Paradox: Self-distancing eliminates the self-other asymmetry in wise reasoning about close relationships in younger and older adults. Psychological Science, 25(8), 1571-1580.)
Quand j’écrivais « je me trouve encore beaucoup envahi par mon esprit », j’étais exactement dans ce cas de figure. Même les personnes qui raisonnent sagement sur les situations des autres perdent du recul sur leurs propres situations dès que leur ego est engagé.
La sagesse n’est peut-être pas quelque chose que l’on possède. C’est une manière de voir les choses rendue capable selon les situations.
Ce qui compte plus que le nombre d’années
La question est moins « combien d’années avons-nous derrière nous ? » que : qu’est-ce qu’on a fait de ce qu’on a vécu ?
Vivre quelque chose et apprendre de cela sont deux choses différentes.
Ce qu’il faut comprendre à mon sens : les expériences ne se transforment pas seules en compréhension. Elles s’accumulent, oui. Mais l’accumulation ne produit rien si elle n’est pas travaillée.
Dans mon expérience, ce qui a commencé à produire quelque chose de différent, c’est de les voir, de les traverser, de les nommer, de leur donner un contour. De construire quelque chose à partir d’elles plutôt que de les porter comme des poids.
Comme tout le monde, j’ai traversé des choses difficiles. J’ai mis du temps à ne plus les fuir, notamment dans les substances. Et c’est progressivement, en acceptant de regarder ce qui était là, que quelque chose a commencé à se déposer et à naître. Ma paix est bien sûr encore tangente aujourd’hui, je l’accepte. Mais grâce à cette conscientisation, je peux enfin avoir ce sentiment si important d’avancer.
Cela rejoint, sans s’y confondre, ce qu’Ardelt place dans la dimension réflexive : essayer de voir sa propre perspective, ses projections, et de regarder une situation depuis plusieurs angles. Moi, j’y ajoute quelque chose de plus personnel : conscientiser ce qui se passe en moi pour en être un peu moins prisonnier.
Le pas de côté
C’est ici que j’aimerais te laisser quelque chose de concret.
On vient de voir que même les personnes les plus sages perdent du recul dès que leur propre ego est engagé dans une situation. La distance psychologique change quelque chose de réel dans la qualité du raisonnement. Grossmann et ses collègues ont testé cela de façon rigoureuse : dans deux études totalisant 555 participants, ceux qui écrivaient leurs expériences quotidiennes à la troisième personne progressaient ensuite sur des mesures de raisonnement sage : humilité intellectuelle, ouverture à plusieurs issues, prise en compte de perspectives différentes.
(Grossmann, I., Dorfman, A., Oakes, H., Santos, H.C., Vohs, K.D. & Scholer, A.A. (2021). Training for wisdom: The distanced-self-reflection diary method. Psychological Science, 32(3), 381-394.)
Ce qui suit n’est pas le protocole utilisé par les chercheurs. C’est une traduction très légère que je te propose à partir de cette idée de distanciation.
La pratique est simple. Elle tient en quelques lignes et trois questions.
Quand une situation t’absorbe, t’envahit, écris dessus quelques phrases à la troisième personne comme si elle arrivait à quelqu’un qui porte ton prénom. Pas « j’ai dit, j’ai ressenti, je pense ». Mais : « [ton prénom] est face à… Il pense que… Il craint que… »
Puis trois questions.
Qu’est-ce qu’il ne sait pas encore ? Pas ce qu’il sait déjà avec certitude. Ce qui reste inconnu, incertain, ouvert.
Qu’est-ce que l’autre personne pourrait voir différemment ? Un angle que lui ne voit pas parce qu’il est trop proche.
Qu’est-ce qui pourrait encore changer ? Ce qui n’est pas figé, ce qui évolue, ce qu’il ne peut pas encore prévoir.

Ces trois questions correspondent directement aux trois dimensions du raisonnement sage que Grossmann étudie : l’humilité intellectuelle, la prise en compte de plusieurs perspectives, la reconnaissance du changement et de l’incertitude.
J’appelle ça le pas de côté. Car cela permet de changer l’angle depuis lequel on regarde la situation. Et parfois, ça suffit à rouvrir ce qui semblait fermé.
Si tu veux simplement en garder un geste pour le quotidien, quelques secondes peuvent déjà suffire pour essayer ce changement de perspective.
Pour aller plus loin dans la constellation
Cet article est le premier d’une constellation sur ce que vieillir peut construire en nous. Si tu veux explorer ce que la sagesse exige comme rapport au temps :
→ Vieillir en sagesse — pilier de la constellation
Et si tu veux comprendre pourquoi certaines formes de sagesse passent par la capacité à penser par soi-même plutôt qu’à emprunter les opinions des autres :
→ Pourquoi je n’arrive plus à penser par moi-même
Conclusion du refuge
Si les années ne nous rendent pas sages à notre place, que faisons-nous de celles qui passent ?
C’est la question que je me pose depuis longtemps. Pas avec l’angoisse de mal les vivre. Avec l’intention d’en faire quelque chose. Puis, de pouvoir transmettre des choses justes à mes enfants.
Ma paix est encore tangente, tu l’as compris. J’accepte qu’elle le sera peut-être toujours. Mais même avec cela, j’avance quand même. Et j’essaie de construire, jour après jour, le type de regard que les années seules n’auraient pas donné. Tu sais, le regard où on est un peu plus bienveillant et compréhensif avec soi-même.

Je ne sais toujours pas si c’est cela, être sage. Mais j’aime l’idée qu’il ne s’agisse pas d’avoir tout compris. Peut-être davantage de continuer à regarder : ce qui arrive, ce que nous y faisons, ce que nous ne savons pas encore. Et d’essayer de rendre cette vision un peu plus douce avec les années.
Prends soin de toi et de ce que tu fais de ce que tu traverses.
Voyageur ✨
Les années ne parlent pas toutes seules.
Elles déposent de la matière en nous.
Puis un jour, si l’on regarde autrement,
une blessure devient un angle,
une turbulence devient un contour,
et quelque chose, doucement, commence à comprendre.
FAQ – La sagesse vient-elle avec l’âge ?
La sagesse vient-elle vraiment avec l’âge ?
Pas automatiquement. La recherche montre que l’âge peut favoriser certaines formes de sagesse en multipliant les expériences et en créant des conditions propices. Mais ces conditions ne produisent rien seules. Ce qui compte davantage que le nombre d’années, c’est la qualité de ce qu’on en fait : la réflexivité, la capacité à se regarder dans les situations sans complaisance, et l’ouverture à plusieurs perspectives. Des personnes jeunes ayant traversé des épreuves sérieuses peuvent être plus sages que des personnes beaucoup plus âgées.
Qu’est-ce que le Paradoxe de Salomon ?
C’est un phénomène mis en évidence par Igor Grossmann et Ethan Kross : nous raisonnons plus sagement sur les problèmes des autres que sur nos propres problèmes même similaires. Salomon, le roi légendairement sage, ne pouvait pas s’appliquer à lui-même la sagesse qu’il dispensait aux autres. Dans leurs expériences, prendre une perspective psychologiquement plus distante réduisait cette asymétrie. C’est la base scientifique du pas de côté.
Comment pratiquer le pas de côté ?
Quand une situation t’absorbe, écris-la à la troisième personne pendant quelques phrases : « JB est face à… Il pense que… Il craint que… » Puis trois questions : qu’est-ce qu’il ne sait pas encore ? Qu’est-ce que l’autre personne pourrait voir différemment ? Qu’est-ce qui pourrait encore changer ? Ces trois questions correspondent aux trois dimensions du raisonnement sage étudiées par Grossmann.
Peut-on développer sa sagesse à tout âge ?
Certaines composantes du raisonnement sage semblent pouvoir être favorisées. Les expériences de Grossmann et de ses collègues montrent notamment qu’une réflexion à distance, à la troisième personne, peut améliorer certaines mesures comme l’humilité intellectuelle, l’ouverture à plusieurs issues et la prise en compte d’autres perspectives. Cela ne signifie pas qu’il existe une méthode simple pour « devenir sage », mais cela suggère que notre manière de réfléchir à ce que nous vivons n’est pas entièrement figée.
Sources de l’article « la sagesse vient-elle avec l’âge ? »
Ardelt, M. (2003). Empirical assessment of a Three-Dimensional Wisdom Scale. Research on Aging, 25(3), 275-324.
Glück, J. (2024). Wisdom and aging. Current Opinion in Psychology, 55, 101742.
Grossmann, I. (2017). Wisdom in Context. Perspectives on Psychological Science, 12(2), 233-257.
Grossmann, I., Karasawa, M., Izumi, S., Na, J., Varnum, M.E.W., Kitayama, S. & Nisbett, R.E. (2012). Aging and Wisdom: Culture Matters. Psychological Science, 23(10), 1059-1066.
Grossmann, I. & Kross, E. (2014). Exploring Solomon’s Paradox: Self-distancing eliminates the self-other asymmetry in wise reasoning about close relationships in younger and older adults. Psychological Science, 25(8), 1571-1580.
Grossmann, I., Dorfman, A., Oakes, H., Santos, H.C., Vohs, K.D. & Scholer, A.A. (2021). Training for wisdom: The distanced-self-reflection diary method. Psychological Science, 32(3), 381-394.
